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La cruelle fable du cornichon suisse

L'émission du 9 juin 2005

Monument de notre gastronomie nationale, le cornichon suisse est en voie de disparition. Payées 1 franc 80 par jour et travaillant 7 jours sur 7, les petites ouvrières indiennes grignotent le marché et les paysans suisses sont dévorés. Véritable fable du libre marché, l'affaire des cornichons révèle la concurrence effrénée que se livrent les grandes surfaces pour casser les prix et le sort de ceux qui restent sur le carreau.

Il était une fois un petit pays qui cultivait cornichons et concombres depuis des siècles. Cultiver la cucurbitacée était un travail difficile, demandant beaucoup de main d'œuvre, et relativement peu rentable en Suisse. Tant et si bien que les producteurs se firent de plus en plus rares. Aujourd'hui, les droits de douane qui protègent l'industrie de la conserve et permettent ainsi au marché suisse d'être concurrentiel, sont remis en cause par l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Si ces négociations aboutissent, on peine à imaginer que le cornichon suisse ne sera pas la prochaine victime de la mondialisation.
L'usine Reitzel (Suisse) SA à Aigle, l'une des deux dernières conserveries du pays, se bat pour sa survie. Sa production est principalement vendue sous les marques des grands distributeurs comme Migros ou Carrefour. Elle subit donc de plein fouet la guerre des prix qui règne entre ces enseignes. Pour rester concurrentielle, la maison Reitzel a deux options : la première consiste à reporter la pression des prix sur des producteurs suisses déjà en difficulté (baisse des subventions, du prix payé de la viande, du lait, etc.). Bien que l'industrie ait l'obligation de se fournir auprès des producteurs suisses pour sauvegarder le principe des droits de douane, baisser les prix mettra inévitablement en péril des économies familiales traditionnelles. La seconde solution consiste à trouver de nouveaux producteurs, encore moins chers : c'est le cas de l'Allemagne, la Roumanie, la Pologne, et plus récemment de l'Inde, un paradis de l'économie libérale.
Le cornichon d'Inde
Reitzel a donc ouvert un bureau à Bangalore en Inde, un pays où la culture du cornichon, encore inconnue il y a dix ans et exclusivement dédiée à l'exportation, puisque les Indiens ne mangent pas de cornichons, connaît un essor fulgurant. La main d'œ uvre y est bon marché et ne bénéficie de pratiquement aucune protection sociale. Des milliers de fermiers y cultivent le cornichon toute l'année et font directement concurrence à nos fermiers suisses. Alors que le salaire d'un ouvrier non qualifié se monte à Fr. 3'000.- en Suisse, son homologue indien est payé fr. 1.80 par jour, soit près de cent fois moins. Et il travaille 7 jours sur 7. Une usine indienne livre environ 30'000 tonnes de cornichons par an, et il y en a des dizaines. Ils sont acheminés en fûts par bateau jusqu'à Marseille, puis par la route jusqu'à Aigle. Malgré les kilomètres parcourus et les milliers de litres de carburant dépensé, ils sont meilleur marché que tous les cornichons frais de Suisse ou d'Europe de l'Est... Et Reitzel est sur le point d'ouvrir sa propre usine de production de bocaux de cornichons en Inde, pour s'attaquer à de nouveaux marchés (USA, Australie, Russie, etc.). Sur les trois chaînes de production qui s'y trouveront, une proviendra d'Aigle.
Pour résister, les Suisses ont créé un groupe d'intérêt pour la défense du cornichon suisse. Peter Konrad, le directeur de l'école d'agriculture d'Arenenberg, sorte de « Monsieur Cornichon », se bat au nom de l'industrie et des derniers producteurs helvétiques. Mais face au cornichon indien, la lutte est inégale : la qualité de ce dernier est excellente, son prix d'achat très bas et les avantages multiples, dont l'approvisionnement toute l'année, puisque l'Inde peut produire jusqu'à 3 récoltes par an. Et même le créneau du bio suisse semble compromis, car trop contraignant et peu productif. Dès lors, le salut viendra-t-il du consommateur ? La Fédération romande des consommateurs (FRC) elle-même ignorant que des cornichons indiens ont envahi le marché, il y a fort à parier que la ménagère n'y soit guère sensible.
La morale de cette histoire, c'est qu'au nom du prix, de la concurrence et de la globalisation, la cruelle fable du cornichon suisse annonce peut-être, au fond, la possible disparition de la production agricole indigène.

Générique

Un reportage de Sylvie Rossel et Marcel Schüpbach

Image : Ehud Goren Son : Charles Wicki Montage : Marie Chaduc