Enfants-soldats (du Libéria)

En décembre 1989, le Libéria s’enfonçait dans une guerre civile qui allait ensanglanter et ruiner le pays durant sept années. Dix ans plus tard, dans Monrovia, la capitale dévastée, ceux qui furent des enfants soldats embrigadés malgré eux témoignent.

Des témoignages difficiles à récolter, car il est défendu de filmer les anciens enfants soldats du Libéria, où les journalistes étrangers ne sont pas tolérés. Cela n'aura pas empêché la caméra et le micro d'Alice Schmid de butiner l'horreur sur les lèvres et les regards de ces jeunes qu'elle a rencontrés au printemps dernier à Monrovia.



Ils ont aujourd'hui 20 ans, ils étaient des gosses de 10 ans lorsqu'éclata la guerre civile. Ils n'avaient en tout cas pas 15 ans (l'âge minimum exigé par la législation internationale...) lorsqu'ils furent engagés, sous la menace, par les principales forces rebelles, le NPFL (National Patriotic Front of Lkiberia) ou l'ULIMO (United Liberian Movement for Democracy). Beaucoup sont morts ou ont été blessés. Les rescapés ont beaucoup de peine à se réinsérer dans la vie civile : leurs familles ont disparu durant le conflit, ou alors les rejettent en raisons des exactions commises par toutes les fractions armées qui se sont affrontées. Ceux qui témoignent s'appellent Melvin ou Glascow, mais aussi Roberta ou Joséphine, car les filles elles aussi ont été enrôlées de force, et pas seulement pour satisfaire sexuellement de petits chefs de guerre, car elles ont dû effectuer des missions périlleuses au terme de longues marches forcées, et elles ont parfois tué : « Je me suis battue et j'ai tué des gens, Je ne me souvient plus si c'é tait des hommes, des femmes ou des enfants », dit l'une d'elles ; « Je n'ai jamais su si j'avais tué quelqu'un, mais j'ai tiré », admet une autre. Ces ex-enfants soldats ont survécu physiquement mais, psychiquement, le mal est pratiquement sans remède : « Je ne fais plus rien, je reste là », constate l'un d'eux. Comme les autres, il n'a pas eu de scolarité régulière et ne dispose de guère d'atouts pour se trouver le moindre gagne-pain. Violée toute petite par un chef rebelle avant de se retrouver enrôlée, une jeune femme hésite entre lutte pour la survie et résignation : « Je suis seule avec mes enfants et je me bats pour eux, je suis assise ici et eux, ils n'ont rien mangé depuis hier ».



Avec ses plans serrés sur ces visages où coulent parfois quelques larmes, ce reportage tout de sobriété renoue avec la grande tragédie antique. Lorsque, incompréhensiblement, le destin se montre impitoyable à des êtres humains qui n'ont pas mérité ça.