Jouets chinois : le Père Noël rit jaune

Jouets chinois : le Père Noël rit jaune

L'émission du 30 novembre 2004

Le jeu c’est un peu le métier de l’enfant. Il lui permet d’apprivoiser peu à peu le monde qui l’entoure, de le comprendre et d’en explorer les règles.


Il lui permet aussi de s’initier au monde de la consommation. C’est donc par le jouet, que l’enfant devient un consommateur actif.




Le marché du jouet




Le marché mondial du jouet pèse 69 milliards de dollars. A eux seuls, les Suisses dépensent 400 millions de francs par année, dont la moitié à Noël.




Chez Manor, l’offensive de Noël commence au début du mois de novembre. C’est pratique pour les personnes qui veulent éviter l’enfer des achats de dernière minute et cela permet au magasin de rentabiliser au maximum la période des fêtes. En quelques semaines, le distributeur réalise 60% de son chiffre d’affaire annuel.




Francesco Cuordileone, responsable du secteur jouets, Manor: « Novembre et décembre sont, pour nous, les deux mois les plus importants de l’année. Nous faisons un bon chiffre d’affaire durant cette période. Il est très important de donner du choix aux clients, cela se répercute sur notre chiffre d’affaire. »




Manor est le premier vendeur de jouets en Suisse, juste devant Migros. Cette année, le magasin propose quelques 9000 jouets différents. Pour les présenter, il a agrandi la surface du rayon de 35%. Mis à part quelques nouveautés, comme les puzzles sphériques, on retrouve les mêmes objets, d’année en année.




Pourtant, pour garnir la hotte du père Noël, tout jouet doit donner l’impression d’innover. Tout est question de mode et de marketing. Et comme dans le monde des adultes, ce sont les marques qui dictent les règles du jeu.




Francesco Cuordileone : « Les grandes marques comme Playmobil, Mattel, et Lego constituent 60 à 70% du marché du jouet. Mais il existe aussi des produits similaires fabriqués par d’autres marques. Ils viennent de Chine, comme presque tous les jouets. Je pense que c’est important pour Manor de proposer également ces produits-là aux clients. »




En fait, la concurrence que se livrent les distributeurs sur les jouets de marque, comprime leur marge bénéficiaire. En revanche, les produits importés directement de Chine, remplissent le tiroir caisse.


Les grossistes du Père Noël



Jouets chinois : le Père Noël rit jaune
Pour assurer le même chiffre d'affaire d'année en année, les vendeurs renouvèlent plus de la moitié de leur assortiment, chaque saison. Dans cette logique commerciale la vie d'un jouet doit être éphémère. La question n'est pas de savoir combien de temps l'enfant jouera avec, mais avec quels arguments éveiller son désir d'en recevoir un nouveau. Et pour alimenter l'ogre, tous les marchands convergent vers Hong Kong.




Hong Kong est l’une des principales places financières mondiales et le premier port de la planète pour le trafic de containers. La ville compte sept millions d’habitants pour une surface à peine plus grande que le canton du Jura. Durant des décennies, l’indication « made in Hong Kong » a symbolisé l’électronique bon marché.




Aujourd’hui, à la place, on peut lire « made in Vietnam », « made in Corea » et, bien sûr, « made in China ». Mais Hong Kong n’a pas perdu ses infrastructures commerciales, bien au contraire. Rendue à la Chine par la Grande Bretagne en 1997, la ville a gardé le droit officiel d’être capitaliste. Le développement économique chinois avait besoin d’une plate-forme commerciale ouverte sur le monde et Hong Kong a su rester indispensable, notamment pour le négoce et l’exportation des jouets.




Le volume des ventes de Manor fait de Francesco Cuordileone le premier acheteur suisse de jouets. Pour remplir sa hotte, ce père Noël sans barbe se rend quatre fois par année à Hong Kong.




Francesco Cuordileone: « Je pense que Hong Kong est incontournable, dans le domaine des jouets. Il faut venir ici pour connaître les trends et pour savoir ce qui se passe sur les marchés. Pour nous, il est très important d’être présent à Hong Kong. »




Trois foires annuelles du jouet se tiennent à Hong Kong. La plus importante a lieu en janvier pour préparer le marché de Noël. Celle d’octobre, quant à elle, est surtout l’occasion de choisir les jouets de l’été suivant. On n’y trouve rien de très original mais, quiconque fait commerce de jouets dans le monde, se doit de visiter la foire. On y vient dans l’espoir de trouver l’imitation bon marché d’un produit de marque et, surtout, de prendre le pouls des dernières tendances.


Jouets chinois : le Père Noël rit jaune
James Ahn, Jamina, Corée du Sud : « Le marché européen est encore très classique. Les animaux doivent ressembler à la réalité pour bien se vendre. En revanche, le marché américain permet de développer des designs différents et le marché japonais recherche des nouveaux personnages proches du dessin animé. »




Les acheteurs sont occidentaux ou japonais. Les vendeurs, eux, sont chinois, coréens ou taiwanais et les affaires se portent bien.




Seream Liao, Best Toys, Taïwan : « Cette année, nous avons eu beaucoup de commande provenant de France, de Grande Bretagne et d’Autriche. »




A Hong Kong, on trouve également des milliers d’entreprises qui possèdent leur propre showroom, des lieux d’exposition privés qui se visitent sur rendez-vous et sur recommandation. L’ambiance évoque plus le salon feutré d’une bijouterie, que la chambre d’enfant. En quelques secondes, l’acheteur doit estimer le potentiel commercial de l’objet.




Pius Fischer, acheteur, division jouets, Manor : « Il est important pour nous, surtout ici en Extrême-Orient, de chercher quelque chose que la concurrence n’a pas encore, comme des petits gadgets par exemple, et d’être les premiers sur le marché. »




La nouveauté, c’est l’obsession de tout marchand de jouets. Pourtant, sur ce marché, les révolutions sont rarissimes. Pour les garçons, par exemple, il est difficile d’échapper aux voitures, aux avions et aux petits soldats. Ces trois jouets constituent 70% de l’offre de base. Pour l’essentiel donc, l’innovation se cache dans les détails: un gadget technique, un accessoire supplémentaire ou un emballage particulièrement soigné.




A quatorze mois de Noël 2005, bon nombre des produits présentés ne sont encore que des prototypes. Ils ne seront fabriqués que si les acheteurs montrent un intérêt suffisant. Dans un premier temps, les produits sélectionnés feront l’objet d’une offre financière. Mais à ce stade, aucun accord n’est signé. Chez Manor, on reconnaît qu’une fois sur cinq, les acheteurs se trompent. Le jouet est un échec commercial.


Aucun jouet n'échappe à la mode



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En une semaine, les acheteurs visiteront soixante showrooms, simplement pour être certains de saisir la tendance du moment. Les Chinois ont bien compris l’importance du design dans le succès d’un jouet. Il y a deux ans, l’université polytechnique de Hong Kong inaugurait une filière de formation spécialisée. L’enseignement y est dispensé par un français, Rémi Leclerc et un américain, Peter Dean. Leur mandat est de transmettre leurs métiers de designers aux étudiants asiatiques.




Rémi Leclerc, designer, université polytechnique, Hong Kong : « C’est un endroit où l’on peut développer des idées très rapidement. Juste derrière la frontière qui nous sépare de la Chine continentale, il y a 300 kilomètres d’usines, de dortoirs, d’ateliers, d’entrepôts, où sont fabriqués des objets qui sont vendus autour de la planète. C’est donc un endroit où l’on fabrique et l’on fait les choses, de manière assez pragmatique, sans trop poser de questions. »




L’année dernière, Rémi Leclerc a gagné le premier prix de la foire de Hong Kong pour Abla hoo, un robot conçu pour jouer avec le sens de l’ouïe. Abla hoo a été imaginé par un designer français pour amuser les enfants japonais et américains. Bientôt, il se pourrait bien que des designers asiatiques amusent les enfants européens.




Peter Dean, designer, université polytechnique, Hong Kong : « Tout le monde connaît la délocalisation de l’industrie. Mais bientôt l’idée et le design du produit viendront d’ici. On sera alors vraiment délocalisé. Il y aura juste une marque, européenne ou américaine, qui sera indiqué sur l’emballage, mais le reste, tout ce qui est à l’intérieur, aura été fait, inventé ou pensé ici. »


Les lutins du Guangdong



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« On commence le travail à 7h30 jusqu'à 11h30 du matin, et ensuite de 13h30 à 17h30 et de 18h30 à minuit. Après minuit, on commence nos heures supplémentaires, jusqu'à 2h et des fois 4h du matin... et on n’a jamais congé les jours fériés. »




Radio Free Asia, à Hong Kong, enregistre, chaque semaine, des témoignages comme celui-ci. Tous racontent la même misère, celle des petites mains du boum économique chinois.




Il y a encore vingt ans, les habitants de Hong Kong s’amusaient à observer à la jumelle les pêcheurs d’un petit village situé en Chine populaire, juste de l’autre côté de la frontière : Shenzhen. Aujourd’hui, Shenzhen est une ville de sept millions d’habitants. En vingt ans, le village est devenu le phare du néocapitalisme chinois. Shenzhen a été choisie en 1980 pour être l’un des quatre laboratoires chinois de l’ouverture au capitalisme. Située à côté de Hong Kong, la ville et la province du Guangdong dont elle fait partie ont rapidement attiré les investisseurs de Hong Kong, puis du monde entier. Deux paires de chaussures sur trois portées dans le monde sont fabriquées à Guangdong. La moitié des téléphones portables, des appareils photos, des montres et 75% des jouets produits sur la planète proviennent de cette gigantesque zone industrielle.




Dans cette région, on accueille volontiers tout acheteur potentiel, mais on n’apprécie pas les journalistes, surtout dans les usines de jouets. Pour filmer dans ce monde clos, nous avons convaincu des personnes bien introduites de nous fournir une couverture. La caméra n’était pas cachée, mais elle devait se faire discrète. On estime à 4000 le nombres d’usines travaillant pour le marché du jouet. Comme dans toutes les usines que nous avons visitées, ici « travailler à la chaîne » n’est pas qu’une figure de style. L’industrie du jouet est très gourmande en main d’œuvre non qualifiée. Ces femmes sont des migrantes. En moyenne, elles ont entre 20 et 25 ans. Toutes sont originaires des régions rurales et pauvres de la Chine. Sauf pour certaines tâches physiques, les hommes sont rares, car ils sont jugés moins dociles.


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En Chine, les exigences de la loi sur le travail sont claires: huit heures quotidiennes et un jour de congé minimum par semaine. Cependant, pour les secteurs où l’activité est saisonnière, un certain volume d’heures supplémentaires est autorisé en période de forte production. Or c’est justement le cas du jouet. Pour satisfaire la demande de Noël, les usines travaillent à plein rendement de juin à octobre. Et ce pic de production justifie tous les excès.




« Quand avez-vous fait le plus d’heures supplémentaires à la suite ? »




« Une fois j’ai travaillé de 7h à 18h30 et ensuite de 18h30 à 23h30. On m’a donné un coupon pour un snack, un bol de nouilles avec seulement quelques feuilles de chou, sans aucun goût. Après le snack, j’ai dû retourner travailler jusqu’à 4h du matin. »




Le syndicat dans lequel milite Chan Ka Waï n’est pas officiellement autorisé en Chine. Pourtant, son organisation suit de très près les conditions de travail dans la région de Shenzhen.




Chan Ka Wai, Hong Kong Christian Industrial Committee: « 75% de la production totale de jouets dans le monde est fabriquée en l’espace de trois mois. Vous pouvez donc imaginer combien d’heures les ouvriers travaillent en cette période de pointe. Dans de nombreux cas, c’est ce que montrent nos recherches, les ouvriers travaillent plus de 100 heures par semaine. »




Douze ou treize heures par jour, dans un bruit assourdissant, répétant à l’infini le même geste, sans jamais prononcer une parole, sous le regard permanent des surveillantes, dans une chaleur étouffante, 40 degrés en moyenne dans les ateliers, et surtout au milieu d’odeurs insupportables. Tel est en résumé la condition des ouvrières du jouet.


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Le jouet est un univers de plastique et de solvants. Au départ, les pièces sont moulées séparément à chaud, avant d’être poncées, peintes et collées. Autant d’étapes où les ouvrières inhalent des substances fortement toxiques. Dans les usines occidentales, la plupart de ces étapes sont mécanisées. Et aucun employé ne peut approcher des machines sans une protection adéquate. En Chine, le personnel n’est même pas conscient des risques qu’il encourt.




Chan Ka Wai: « Environ un tiers des accidents surviennent durant les heures supplémentaires, cela signifie que les heures supplémentaires sont un point très important pour la sécurité, en particulier quand les ouvriers sont fatigués. Quand ils sont fatigués, ils perdent la notion de beaucoup de choses, même s’ils sont formés. C’est pourquoi nous pensons que ce n’est pas une question de formation, mais de management en général: la manière dont l’usine se comporte. Si l’usine continue à agir de cette manière, je ne vois pas comment les ouvriers pourraient travailler en sécurité. »




Quant aux salaires de ces femmes, il se situe entre 60 et 100 francs par mois. En théorie, cela correspond au revenu minimum légal, mais dans les faits, cela ne permet pas de vivre décemment. En effet, ces ouvrières migrantes doivent encore rembourser le voyage en train qui les a emmenées ici. Elles doivent envoyer de l’argent à leur famille. Et surtout, elles doivent s’acquitter auprès de l’usine des frais d’hébergement. Dans ces fabriques, la majorité des ouvriers dorment sur place, dans des dortoirs souvent à la limite de la salubrité.




Témoignage : « Ici les conditions de vie sont plutôt misérables. Le logement, la nourriture : rien ne va. »




Finalement, si une ouvrière décide de donner sa démission, aucune loi ne le lui interdit. Mais, en général, elle se verra privée de son dernier mois de salaire, et dans certaines entreprises, on lui retiendra en plus une caution, versée au moment de l’embauche. Officiellement, le travail forcé n’existe pas, mais on s’en doute la mesure est parfaitement dissuasive.


Codes de conduite



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Pour une poupée vendue 49,90 CHF en Suisse, moins de 1 CHF ira aux ouvrières du Guandong. La différence va pour l'essentiel dans la poche des marques, qui dictent les règles du jeu. Pour éviter les invendus, elles passent commande à la dernière minute et imposent ainsi des rythmes de production inhumains. Leur pression sur les prix tue toute possibilité d'améliorer les conditions de travail et de sécurité dans les usines. Bref, pour augmenter leur profit elles ne prennent aucun risque. Ce sont les sous-traitent qui les supportent tous.




En 1993, une usine de la région de Shenzhen prenait feu. Pour éviter les vols, les issues de secours étaient verrouillées. Ce jour là, 86 ouvrières sont mortes ou ont été brûlées. Face au scandale, l'industrie du jouet a rédigé des codes de conduite, sensés réglementer les conditions de production. Depuis, chaque fois qu'on leur pose une question, les multinationales du jouet brandissent ces textes.




Ceux qui les ont étudiés de près ont du mal à y voir autre chose qu'une manoeuvre hypocrite. En janvier 96, Marie-Claude Hessler écrit à Mattel. Cette juriste a appris que tout n'est pas rose au pays de Barbie et demande que les conditions de travail dans les usines chinoises de la marque soient améliorées. La réponse ne lui plait pas du tout. Elle décide alors de devenir petite actionnaire, ce qui lui donne le droit de poser des questions devant l'assemblée générale annuelle. Epine dans le pied de Mattel, elle démontre qu'il ne suffit pas d'élaborer un code de conduite, encore faut-il que son application soit vérifiée de manière indépendante.




Marie-Claude Hessler : « L’audit est fait de telle manière que c’est très difficile pour eux de voir des conditions réelles de fonctionnement de l’usine. J’ai discuté avec des ouvrières en Chine et au Mexique. Les Mexicaines m’ont dit qu’on les avertissait que quelqu’un allait arriver et qu’elles devaient alors mettre les protections contre le bruit ou des masques. Certaines fois, on leur dit comment il faut répondre, donc elles ne sont pas libres de dire exactement tout ce qu’elles pensent. L’usine est donc préparée à ce genre de visites. »


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De plus, les codes de conduites sont parfois très ambigus. Dans celui de Mattel, par exemple, les horaires de travail ne sont pas précisés, ce qui laisse une grande marge de manœuvre à l’entreprise.




Marie-Claude Hessler : « J'ai appris que Mattel autorisait 60 heures de travail hebdomadaires, et vient de passer à 72 heures. On voit donc que c’est les conditions objectives de travail qui obligent Mattel à modifier son code de conduite, et non le contraire : ce qui est vraiment paradoxal et inadmissible. »




En résumé, rien ne changera dans les usines chinoises, tant que les grandes entreprises comme Mattel n’accepteront d’accompagner leurs beaux discours d’un petit effort financier.




Marie-Claude Hessler : « Il y a quelques années, on a appris que Mattel avait dépensé six millions de dollars sur trois ans pour améliorer les conditions de travail dans ses usines. Dans le même temps, ils avaient construit une usine et dépensé environ un milliard de dollars pour la publicité et la promotion. Il faut tout même aussi savoir que le PDG de Mattel gagne plus de dix millions de dollars par année. Donc, six millions sur trois ans ne représentent rien. Je soupçonne que les sous-traitants et les fabricants de jouets tiennent à avoir les ouvrières à disposition corvéables à merci, dans des dortoirs avec très peu d’argent. Si elles sont éparpillées dans une ville en ayant de l’argent à dépenser, elles revendiqueront du temps libre et elles ne voudront plus travailler 18h par jour. »


Le test éthique



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Une chose est certaine: tant que les multinationales du jouet n'investiront pas dans la sécurité des ateliers, la formation, les conditions salariales et le contrôle des horaires, les codes de conduite ne seront que des paroles vaines. Comme manifestement ces codes ne constituent pas un engagement pour les entreprises qui les rédigent, il est impossible de savoir si derrière les murs des usines certaines marques se comportent mieux que les autres. Ce constat à poussé les 25 organisations de consommateurs réunies au sein de l'ICRT (International Consumer Research & Testing) à mener une vaste enquête en Chine.




Parmi les milliers d’usines de jouets implantées dans le Guandong, ICRT a sélectionné six fabriques, chacune travaillant en sous-traitance pour l’une des six multinationales qui ont fait l’objet de ce test. Ces grandes marques sont : Mattel, Lego, Walt Disney, Hasbro, Bandai et MGA Entertainement. Quant aux usines sélectionnées, chacune produit un jouet emblématique de ces marques qui est vendu partout sur la planète.


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Pour connaître la réalité des conditions de travail imposées par ces poids lourds de la branche, l’information a été récoltée auprès des premières concernées : les ouvrières elles-même. Pour y parvenir, ICRT a mandaté une organisation non-gouvernementale dont l’identité ne peut être dévoilée par crainte des représailles. Des membres de cette organisation ont interviewé clandestinement des groupes d’ouvrières sur leurs conditions de vie et de travail. Le questionnaire portait sur une dizaine de points, l’enquête a duré près de huit mois et les résultats sont affligeants.




Premier constat : dans aucune des entreprises sondées, les salaires ne permettent aux ouvrières de vivre décemment toute l’année. Deuxième constat : la protection contre l’exposition à la chaleur, au bruit, aux toxiques et aux risques d’accident est systématiquement négligée dans les ateliers. Aucune marque ne peut donc se vanter de garantir des conditions de travail satisfaisantes dans les usines qui produisent pour elle.




Cela étant, l’enquête a mis en évidence différents degrés dans le cynisme et l’exploitation des ouvrières. On commence par le moins pire.


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Lego est le quatrième vendeur de jouets sur la planète, il arrive en tête de cette étude. L’entreprise danoise fabrique elle-même la majorité de ses produits aux USA, en Suisse et au Danemark. 10% seulement de sa production est sous-traitée en Chine, en particulier les Clikits, des bijoux en kit destinés aux petites filles. Au chapitre des droits des travailleurs, Lego est la seule entreprise de ce test qui offre à ses ouvrières un congé maternité. De plus, Lego garantit un jour et demi de repos hebdomadaire et la liberté de démissionner sans pénalité. Concernant les horaires, l’usine qui produit pour Lego respecte assez bien la législation. En période de forte production, le volume des heures supplémentaires atteint 55 heures par mois. Comparé aux autres, c’est peu. Enfin, question transparence, Lego semble faire des efforts pour respecter les normes et accepte que le suivi de son code de conduite soit effectué de façon indépendante.


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Mattel arrive en seconde position. Le numéro un mondial du jouet est basé à El Segundo (en Californie). Il produit ses Barbies et autres My Scene dans plusieurs pays à la main d’œuvre bon marché, comme l’Inde, le Mexique et bien entendu la Chine, où il fait travailler environ 120'000 personnes. Mattel propose les contrats de travail les plus stables de la branche : un à deux ans, contre trois mois chez la plupart de ses concurrents. De plus, le jour de congé hebdomadaire est respecté. En revanche, les ouvrières qui démissionnent perdent vingt jours de salaire. En matière d’horaires, les journées comptent dix à douze heures et en haute saison, les heures supplémentaires atteignent 112 heures par mois. Enfin, Mattel accepte une vérification indépendante de l’application du code de conduite, mais, d’après l’enquête, l’usine donne des consignes aux ouvrières pour répondre prudemment lors des audits.


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En troisième position, on trouve Bandaï, pratiquement à égalité avec Mattel. Le numéro 3 mondial du jouet est japonais mais l’essentiel de sa production est fabriqué en Chine, où la marque fait travailler 45 000 personnes. Ses deux produits principaux sont les Tamagotchi et les Power Rangers. Dans l’usine produisant pour Bandaï, en haute saison, le jour de repos hebdomadaire est remplacé par un jour de repos mensuel. Le salaire est payé avec un mois de retard, mais l’enquête ne dit pas ce qu’il advient en cas de démission. Sans surprise, les horaires de travail ne sont pas respectés. En haute saison, on totalise 123 heures supplémentaires par mois, soit plus de 30 heures par semaine. Sur le plan de la transparence enfin, les ouvrières ne connaissent pas le code de conduite. Sans doute n’en ont-elles pas besoin, puisque Bandaï leur dicte les réponses à donner aux auditeurs.




Les trois entreprises restantes sont encore plus déplorables sur le plan de l’éthique.


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Quatrième de cette enquête, MGA Entertainement est basée à North Hills en Californie. Le nom de l’entreprise n’est pas très connu. En revanche, son produit phare, la Bratz, est l’un des jouets les plus vendus au monde. L’année dernière, cette adepte des maquillages outranciers est même parvenue à détrôner la trop classique Barbie dans les chambres à coucher des petites filles. Toutes les Bratz sont fabriquées par des sous-traitants chinois. Dans l’usine fabriquant des Bratz, il semble que les travailleurs peuvent démissionner sans pénalités. De plus, le jour de congé hebdomadaire est respecté. En revanche, les contrats sont à court terme et les horaires démentiels. Ainsi, d’après les ouvrières, les journées de travail durent entre dix et treize heures auxquelles s’ajoutent 149 heures supplémentaires par mois. Des heures obligatoires, sauf pour les femmes enceintes. Enfin, MGA est la moins transparente des six compagnies. Elle n’a même pas rédigé un code de conduite.


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Ensuite, en avant dernière position, on trouve Hasbro. Le numéro 2 mondial des ventes de jouets est américain, mais une part croissante de sa production est effectuée en Chine, notamment son jouet phare: Action Man. Hasbro ignore combien d’ouvriers chinois travaillent pour les sous-traitants de la marque. Dans l’usine visitée, l’ouvrier qui démissionne perd son dernier mois de salaire, ainsi que la caution de sept francs qu’il a dû déposer au moment de l’engagement. En haute saison, le jour de congé hebdomadaire n’est pas respecté, il devient mensuel. Les horaires sont donc à l’image du reste. 157,5 heures supplémentaires par mois en période de haute production. Face à de telles conditions de travail, on comprend que l’entreprise dicte aux ouvriers les réponses à donner lors des audits.


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Enfin, Walt Disney arrive dernier de ce classement éthique. L’entreprise de Burbank Californie ne produit pas elle-même ses jouets. Elle vend des licences aux autres marques pour l’utilisation de ses personnages et elle mandate directement des usines pour produire les jouets qui garniront ses propres magasins. Dans l’enquête, l’usine visitée fabriquait des peluches. Dans cette fabrique, le seul point positif est la durée du contrat de une année. Pour le reste, l’ouvrier qui démissionne perd un mois de salaire, le jour de repos hebdomadaire n’est pas respecté en haute saison, quant aux horaires on atteint des records : 214 heures supplémentaires en haute saison, cela représente plus de 53 heures de dépassement par semaine. Bref, les journées comptent double. On s’en doute, l’usine communique les réponses à fournir en cas d’audit. De plus elle possède un double système de fiches de paye. L’une pour l’usine, l’autre pour les audits.


Nous avons écrit à ces entreprises pour leur poser quelques questions. MGA, Hasbro et Disney n'ont même pas daigné accuser réception de notre courrier. Quant aux trois autres, les moins mal notés, ils n'ont pas trouvé le temps pour une interview. Bandaï ne nous pas encore répondu. Mattel s'est contentée de nous renvoyer à sa documentation écrite. Lego est la seule à nous avoir donné une réponse par écrit. Elle est la seule également à admettre la situation, mais de leur point de vue c'est aux fabriques de financer l'amélioration des conditions de travail.




Interview de Marie France Corre. Uniquement disponible en vidéo.

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Test sur l'éthique des marques de jouets

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