Container à habits usagers.

Vêtements usagés: sur la route de la fripe...

L'émission du 22 octobre 2002

C'est un fait, en Suisse aujourd’hui, la récupération de vêtements usagés est une activité rémunératrice en pleine expansion. Du monde caritatif, où les vêtements de seconde main étaient traditionnellement confinés, on est largement passé au business international. ABE a mené son enquête.


Jamais aucune époque, ni aucune société, n’aura vécu dans une surabondance de vêtements comme celle que nous vivons. Même sans être une fashion victim, nous mettons dans une vie plus de vêtements différents que plusieurs générations de nos ancêtres réunies. Le corollaire de cette frénésie vestimentaire, c’est l’arrivée sur le marché de fringues de moindre qualité, qui côtoient le haut de gamme solide, mais qui, fatalement, finit par être démodé. Pour changer régulièrement sa garde-robe tout en gardant bonne conscience, on a pris l’habitude de donner aux œuvres caritatives. Cette habitude a débouché sur un véritable business de la récupération.




Il y a 100 ans, on vantait la qualité des tissus suisses utilisés pour la confection des vêtements. Pourtant, ils sont loin les habits solides d’antan, les pulls, robes ou pantalons faits pour durer une vie entière. Aujourd’hui, le visage de la consommation de masse en matière de prêt-à-porter a bien changé. Ce qui marche le mieux, c’est le bon marché et le bon marché, ça se remplace souvent.




Danielle Bryner, responsable des relations publiques chez H&M, nous explique: "Les tendances vestimentaires changent très rapidement de saison en saison et, à l'intérieur d'une même saison, on a une démultiplication des tendances ce qui fait que la garde-robe se renouvelle constamment et est très variée."




Quant à la durée de vie d’un article, il peut aller d'un jour à une saison, voire plus. Aussitôt acheté, aussitôt jeté. Tout habit un tant soit peu démodé est implacablement remplacé et, s’il est défectueux, il est relégué au statut de déchet urbain. En Suisse, chaque année, 90'000 tonnes de vêtements et chaussures entrent sur le marché et plus du tiers quitte nos armoires à tout jamais. Et comme les containers de récupération fleurissent dans tous les endroits stratégiques, avec le temps, la population s’est disciplinée. L’essentiel du textile est récupéré pour le plus grand bonheur des spécialistes du recyclage comme Grégoire Pralong d’Inf-Eau-Déchets à Genève: "Chaque tonne de déchets qui n'est pas incinérée, c'est bénéfique pour l'environnement. En effet, cela évitera des rejets au niveau environnemental. Quand on recycle des déchets, on évite ainsi d'utiliser des matières premières, donc c'est de la récupération."




Autre impact non négligeable de cette récupération, l’argent économisé. Au niveau suisse, transporter et brûler une tonne de déchets coûte en moyenne 310 francs à la collectivité. Avec ce simple geste, c’est 11 millions que les contribuables évitent de débourser.




Jusque dans les années 50, ce sont les chiffonniers qui passaient de maison en maison chercher les vieux vêtements à domicile. Aujourd’hui, chacun gère individuellement le roulement de sa garde-robe. En Suisse, les deux tiers de la récupération des vêtements se fait par le biais des sacs déposés dans les conteneurs prévus à cet effet. Le reste est collecté dans la rue ou amené directement dans les locaux des œuvres caritatives. L’an dernier, à l’échelle du pays, cela a représenté 35 mille tonnes d’habits et de chaussures. Dans les villes, on compte une augmentation de 20% des quantités récoltées, d’une année à l’autre.




Mais à qui profite la récupération? Comment s’organisent les sociétés qui se sont spécialisées dans ce nouveau secteur économique et surtout qui en profite ?




Un sourire adressé à la population en signe d’invitation au geste citoyen. C’est souvent ainsi que se présente le visage de la récupération textile. A Genève, le ramassage est assuré par Emmaüs pour les principales œuvres caritatives du canton. Ici, comme un peu partout en Suisse, la récolte au moyen de containers est la méthode qui a le plus de succès. Elle est préférée au système des collectes occasionnelles de sacs déposés dans les rues, car dans les containers, les vêtements déposés sont mieux protégés des intempéries et du vol aussi. Ce système permet un ramassage plus fréquent et plus efficace, même si la grande boîte en métal recèle parfois quelques surprises...




Joseph Avrillon, responsable ramassage textile chez Emmaüs, nous explique ce que l'on trouve dans les containers: "On trouve des sacs fermés, mais aussi beaucoup de vrac que l'on devra mettre en sacs. Cela nous cause beaucoup de problèmes parce que des vêtements qui étaient propres vont être souillés parce que l'on trouve dessus des poubelles, des gravats, des verres cassés, des seringues, tout ce qu'on peut imaginer. On aimerait bien que les gens prennent conscience de ce qu'ils font. Tout est écrit sur la porte du container, ce qui faut jeter et ne pas jeter surtout."




C’est dans le camion de Joseph que débute véritablement la route de la récupération des textiles. Ce qui était autrefois une activité sporadique est devenue aujourd’hui un véritable job à plein temps. Rien qu’à Genève, on récoltait 250 tonnes en 1995. L’an dernier, plus de 1200 tonnes ont été véhiculées par les compagnons d’Emmaüs. Le nombre de containers a doublé pour ne faire qu'un passage par semaine pour décharger les containers qui sont tout le temps pleins. Ils sont la propriété de ceux que, dans le milieu, on nomme les « poseurs de containers ». En fait, il s’agit des grossistes avec lesquels les associations ont passé contrat. Mais c’est à la gare marchande de la Praille que s’achève la première étape de la récupération. Pour la majorité, les sacs arrivent directement là et sont chargés dans des wagons pouvant contenir 15 tonnes de matière textile. La cargaison sera envoyée à un grossiste suisse et exportée afin d’être vendue, car, à ce stade, c’est bien d’argent qu’il s’agit.




Vincent Gall, responsable d’Emmaüs à Genève, nous explique: "Les textiles, ça rapporte, donc tout le monde se bagarre pour poser de nouveaux containers, mais il faut aussi qu'ils soient dans des endroits accessibles. On a deux grossistes suisses que l'on met en concurrence pour garder des tarifs intéressants."




Emmaüs est rémunéré sur son travail, à savoir ramassage, conditionnement et expédition. Les oeuvres d'entraide, Caritas, la Croix-Rouge, le CSP et Terre des Hommes, touchent une rémunération annuelle du textile qui, cette année, est de 23 à 24 centimes le kilo. Ce qui permet de faire vivre ces institutions sociales. A Genève, ces œuvres d’entraide se partagent la somme de 200'000 francs. Au niveau suisse, les associations concernées empochent près de 6 millions. Un apport précieux, mais bien inférieur à l’argent gagné avec la vente directe. En fait, seule une petite partie des vêtements ramassés dans les containers est redistribuée aux associations caritatives, suivant leurs besoins.




Pour l’essentiel, l’approvisionnement de leurs vestiaires gratuits ou payants est constitué par des dons directs d’habits qui sont souvent de meilleure qualité. Caritas, l’Armée du Salut, Emmaüs, la Croix-Rouge et le Centre social protestant sont les principaux acteurs sur le marché des vêtements de seconde main. Pierre-Alain Champod, directeur du Centre Social Protestant à Genève, précise: "Les habits représentent une part importante de nos activités de brocante, puisque cela équivaut à un tiers du chiffre d'affaires. Les brocantes nous rapportent environ 2,6 millions et le tiers qui est rapporté par les habits fait 800'000 francs. C’est quatre fois plus que ce qui est payé par les grossistes à l’ensemble des œuvres d’entraides."




Mais au fait, à quoi sert cet argent? "Cela permet d'occuper des chômeurs en fin de droit. Il y a aussi des civilistes qui viennent faite leur service. On a parfois des gens qui viennent effectuer des courtes peines. Cela rend service aux gens qui trouvent là des vêtements bon marché et cela contribue à l'autofinancement des activités sociales du CSP. Le bénéfice que laissent nos activités de brocante permet de financer des consultations juridiques, des consultations sociales et d'autres activités que nous organisons au sein de notre institution."




Comme quoi, nos habits superflus peuvent s’avérer plus précieux qu’on ne l’imagine... Au niveau des vêtements usagés, qu'est ce qui a le plus de valeur? "C'est les jeans, les beaux pantalons, pulls et tee-shirts... et les sous-vêtements féminins. Les grossistes nous ont dit que leurs clients vendaient facilement les sous-vêtements féminins dans le monde entier."




Il faut savoir que seulement entre 5 et 10% des vêtements que vous donnez seront redistribués gratuitement, par exemple pour habiller les victimes de catastrophes naturelles, les réfugiés ou les personnes nécessiteuses. Le restant sera soit recyclé sous forme de chiffons, parce qu’en trop mauvais état, soit vendu, principalement dans les magasins des œuvres d’entraide ou dans les boutiques de deuxième main. Il existe même des second hand de luxe qui ne revendent que les vêtements de qualité supérieure et pas encore démodés. La première étape du business de récupération de vêtements passe par les grossistes. On en compte quatre en Suisse, dont le principal est Texaid. Cette société appartient pour 50% à un négociant en textile, l’autre moitié est partagée entre 6 oeuvres d’entraide: la Croix Rouge suisse, Caritas, l’Entraide protestante suisse, le Secours suisse d’hiver, l’Oeuvre suisse d’entraide ouvrière et Opera Kolping. Texaid revend, en Europe, à d’autres grossistes beaucoup plus importants qui revendent, eux, les vêtements dans le monde entier. Mais avant de passer la frontière, le voyage des vieilles fripes passe par Schattdorf dans le canton d’Uri.




C’est au cœur de la patrie de Guillaume Tell, à un jet de pierre d’Altdorf, que se trouve le plus grand centre de tri de textiles usagés. A l’échelle suisse, Texaid est, de loin, l’entreprise principale. Elle contrôle la moitié du marché. La société possède même sa petite gare privée où arrivent les wagons affrétés des quatre coins du pays. Ici, on retrouve également les wagons d’Emmaüs qui ont quitté la Praille un jour plus tôt. Aussitôt arrivés, aussitôt déchargés. Chez Texaid, on ne traîne pas, car le temps, c’est de l’argent. Ces entrepôts reçoivent plus de 55 tonnes de matière textile par jour. La plus grande part est immédiatement conditionnée en balles de 250 kilos. La marchandise est classée en fonction de son contenu et de sa destination, car aujourd’hui, Texaid exporte la totalité de ce qu’elle achète en Suisse. Mais au pays du recyclage, il y a les bonnes et les mauvaises provenances. En général, les vêtements qui proviennent des principales villes du pays ont plutôt la cote. Il est possible de prévoir leur valeur moyenne. Ils sont donc immédiatement réexpédiés. Pour ceux qui viennent des régions périphériques ou de la campagne, c’est autre chose. Ils ont moins bonne réputation et sont systématiquement triés afin d’être valorisés.




Theo Leemann, membre de la direction de Texaid, nous explique ce qui a de la valeur: "La crème, c'est la première qualité. On en trouve 3% dans tout ce qu'on récolte en Suisse. On peut vendre cette marchandise dans les 20 francs le kilo, mais on a beaucoup d'articles que l'on vend à 60 centimes ou à 1 franc 20. C'est avec ça qu'on fait 40% de notre chiffre d'affaires. Le reste n'a presque pas de valeur." Qu'est-ce qui caractérise la première qualité? "Ce sont des articles mode, de marques, mais aussi de couleurs actuelles."




Au total, seule la moitié des vêtements aura une deuxième vie. Pour le reste, il faut être imaginatif, car le succès du recyclage peut aussi comporter des dimensions psychologiques. Par exemple, les t-shirts sont souvent transformés en chiffon. Mais il y a de grandes différences entre les chiffons colorés et les chiffons blancs au niveau de la demande. Les gens préfèrent les chiffons blancs parce qu'on y voit la saleté. Pour cette seule raison, la valeur du chiffon blanc est dix fois plus élevée que celle du chiffon coloré. Autre source de revenu, les sous-vêtements féminins qui n’auront pas de peine à retrouver preneur.




Rien n’échappe à l’œil exercé des trieuses. Il suffit d’un bouton de chemise en moins, ou d’une fermeture-éclair abîmée pour que l’habit soit promis à l’avenir de chiffon ou carrément à l’effilochage. Les fibres ainsi récoltées pourront servir à de multiples usages: fabrication de couvertures ou de papier, voire de certains composants qui tapissent l’intérieur des voitures. Donc, si l’on exclut les 10% du textile récolté qui seront jetés à la poubelle, apparemment, tout est bon pour tirer quelque profit de cette marchandise, et ce qu’il en advient après la revente à un grossiste européen n’est plus le problème de Texaid... Ils nous disent qu'ils n'ont pas les moyens de contrôler sur place. Mais, à partir de l'aide, sommes-nous dans le domaine du caritatif ou du business? Pour Theo Leemann, "on est dans les deux, car on est forcé de faire du bénéfice. Mais tous les bénéfices sont versés aux oeuvres d'entraide."




Mais une fois qu’ils ont passé la frontière, les vêtements que nous donnons échappent au contrôle des œuvres d’entraide et poursuivent leur chemin sur des sentiers économiques beaucoup moins pavés de bonnes intentions. Le vêtement de deuxième main a aussi une deuxième vie beaucoup moins reluisante sur les marchés internationaux. Il finit vendu ou même parfois volé soit directement dans les containers, soit détourné par des sociétés qui se sont fait passer pour des œuvres d’entraide. Un gros scandale de ce type avait éclaté en Italie à la fin des années 90. Il faut dire que l’Italie est une plaque tournante de la récupération de vêtements et c’est sur les marchés des pays de l’Est, mais surtout de l’Afrique, que ces grossistes font de l’argent. Et, sur place, ce commerce n’est pas exactement destiné à faire le bonheur gratuitement.




Le marché de Colobane, au coeur de Dakar, est le plus grand marché du Sénégal, le plus connu aussi, surtout pour sa friperie qui s’étend sur 5'000 mètres carrés. On chante et on bat des mains, car on mise sur le rythme pour attirer les clients vers les stands et tenter de leur vendre les articles extraits des derniers arrivages en provenance d’Europe. A Colobane, on trouve de tout, même des sacs du Croissant rouge détournés. Comme dans beaucoup de villes du continent africain, c’est là, après un voyage de 5000 kilomètres, que commence la deuxième vie des vêtements que l’Occident ne veut plus. Des marchés comme celui-ci, il y en a dans tous les quartiers de Dakar. On les appelle les « loumas ».




En cette fin d’octobre, il est difficile de s’y frayer un chemin. On est à quelques jours de la rentrée des classes. Pour les clients et les marchands, c’est le moment des bonnes affaires. Il fait 35 degrés à l’ombre et chacun se presse pour trouver un tee-shirt ou une paire de pantalon afin d’habiller ses enfants…C’est que, pour les Dakarois, ces marchés ont un attrait de taille: les prix. Il y a beaucoup de concurrence parce que les produits venant d'Italie sont beaucoup mieux que les produits venant du Sénégal. Pourtant, pour les marchands qui achètent les balles de tissus, c’est toujours un peu la loterie, car il n’est pas garanti d’y trouver des bonnes pièces. Mais il n’y a pas que les commerçants qui vivent des « loumas ». On trouve également des tailleurs spécialisés dans le seconde main. Et quand, dans une balle, les habits font défaut, on ne désarme pas. Les pièces de tissu sont mises de côté afin d’être valorisées sur place.




On est donc bien loin de l’image du don aux nécessiteux. Aujourd’hui, les fripes européennes influencent directement les économies des pays du sud. Pour quel gain réel? Nous avons demandé l’avis du professeur Daniel Fino, spécialiste des questions de développement à l'Institut Universitaire d'Etudes du Développement à Genève: "Dans les pays en voie de développement, il y a peu de secteurs économiques rentables. Les pays du sud ne sont pas très présents sur les marchés mondiaux et ont de la peine à y être, or la fabrication de textile locale est encore un des secteurs où il y a des emplois. Alors, c'est clair que ces habits qui viennent dans ces pays sont une grande concurrence pour la production locale du textile."




En terme de développement, est-ce que cela vous paraît plutôt néfaste? "Oui, sauf pour des situations d'urgence où c'est tout à fait justifié. Mais, en temps normal, c'est plutôt néfaste pour l'économie locale. Je pense que d'un point de vue économique et global, c'est plutôt néfaste."




Finalement, quand les fripes arrivent sur les marchés africains, elles entrent dans des réseaux entièrement tenus par des commerçants dont les clients sont, comme toujours, les plus privilégiés. Les autres ne peuvent pas se payer ces vêtements, jetés quelques temps auparavant par leurs anciens propriétaires européens. Pour vous donner une idée des prix, un jeans deuxième main est vendu l’équivalent de 20 francs suisses sur le marché de Dakar. C’est exactement le même prix que celui qui sera pratiqué en Suisse dans une boutique de fripes pour le même jeans. Au Ghana, la concurrence de ces vêtements a pesé durement sur la filière locale du textile qui a dû licencier des travailleurs formés. En Inde, un des plus grands producteurs de textile du monde a carrément fermé ses frontières à ce type d’importation. L’impact de ces exportations n’est donc pas innocent. Pour l’instant, les organisations caritatives réfléchissent à ce problème, mais n’ont pas encore de solutions concrètes, ni de stratégie pour l’avenir.

Le business de la récupération des vêtements

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Du container à la centrale de tri...

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Une centrale de tri: Texaid

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A la rencontre de nos vieilles fripes sur un marché de Dakar

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Rubrique "Allô la terre"

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