ABE

L'émission du 10 janvier 2006
Pfizer ou quand la pub vous incite à aller chez le médecin

Pfizer ou quand la pub vous incite à aller chez le médecin C'est une campagne d'information,
rien d'autre, affirme Pfizer. " Souffrez-vous d'une vessie
hyperactive ? " " Parlez-en à votre médecin. " Pas de nom de
médicaments, juste le renvoi à un site Internet, une manière de
contourner la législation suisse qui interdit de faire de la pub
pour des médicaments sous prescription médicale.




Thierry Buclin, médecin-adjoint à la Division Pharmacologie et
Toxicologie au CHUV, décrypte le message : " Ces campagnes, en
fait, visent à augmenter les ventes des médicaments d'une firme
pharmaceutique, la firme dont le produit est le mieux placé dans la
série des médicaments pour traiter telle ou telle condition. Mais
en réalité, cette publicité est payée par nos primes d'assurance
maladie.
"

Pfizer ou quand la pub vous incite à aller chez le médecin En incitant à consulter, Pfizer
mise sur la probabilité que le médecin prescrive l'un de ses
médicaments. L'entreprise est connue pour avoir un budget marketing
imposant, destiné à séduire le corps médical.




Thierry Buclin : " Ces affiches nous signalent que tous ces
problèmes de la vie quotidienne finalement sont réduits à prendre
un médicament ; on ne va pas du tout se poser la question de la
fatigue, du style de vie et de certains changements d'habitudes,
qui seraient souhaitables. Il y a une médicalisation de la vie qui
est sous-tendue par ces campagnes et qui me paraît vraiment un
dérapage.
"

Pfizer ou quand la pub vous incite à aller chez le médecin " Aucun médicament n'est
vraiment dénué d'effets secondaires, mais il y a aussi un risque
lié à une exagération du traitement ; on peut exagérer avec la
prise d'anti-migraineux qui va entretenir des migraines. Au fond,
ces affiches du point de vue de la santé publique ne sont pas tout
à fait dénuées de dangerosité. Cela d'autant plus qu'elles entrent
en concurrence avec des campagnes de santé publique, cette fois-ci
payées par les autorités, je pense à l'hépatite, au sida, aux
problèmes de sédentarité, pour lesquels il vaut vraiment la peine
de lutter collectivement.
"




Nous aurions souhaité connaître la réaction de Pfizer.
L'entreprise a jugé bon de ne pas répondre à notre courrier !

Ces fruits du soleil et de l'industrie chimique


Sur les traces des agrumes espagnols



Pesticides : oranges amères
Dans la région de Valence, le verger de l'Europe, on produit des agrumes de manière extensive et quasiment toute l'année. Couleurs de paradis, sans Adam et Eve, qui n'auraient sûrement pas supporté la chimie du 21e siècle, les bouteilles de pesticides se ramassent au bord du chemin !




Carlos Arribas, coordinateur des Ecologistes en Action (Ecologistas en Acciòn), à Valence, nous fait découvrir l'envers du décor : " Dans tous les secteurs de l'agriculture de la région de Valence, on utilise des pesticides de manière intensive. Avec des herbicides, on traite le sol pour ne pas avoir de mauvaises herbes. Mais à la fin, le traitement liquide s'infiltre dans le terrain, jusque dans les eaux souterraines qu'il pollue. Souvent cette eau est utilisée pour l'arrosage ou elle est consommée par la population. Nous avons donc un grand problème de pollution des eaux souterraines par les résidus de nitrates et par des pesticides. "




Puis, un traitement est administré soit directement sur l'arbre soit par épandage, une lutte acharnée contre les maladies qui attaquent les feuilles et contre les insectes qui auraient le tort de laisser quelques taches sur l'écorce des fruits.


Pesticides : oranges amères
Carlos Arribas : " Les entreprises offrent souvent leurs services à un agriculteur qui rencontre un problème de maladie sur ses arbres. Ces entreprises vont lui trouver une solution rapide, grâce à l'utilisation d'une substance que l'agriculteur ne connaît pas. Il ne connaît ni la substance ni ses effets. Mais il veut des résultats à court terme. Cette substance sera peut-être considérée comme nocive trois ans plus tard, et alors on l'interdira ! En réalité, la législation court derrière les produits que les entreprises phytosanitaires répandent dans les champs. Nous pensons que cette agriculture qui repose sur une base chimique si puissante n'a pas d'avenir, elle n'est pas soutenable. "




Pas soutenable peut-être, mais rentable en tous cas, même si les producteurs se plaignent de la dictature du marché.


Pesticides : oranges amères
A Alquérias, près de Murcia, Juan Francisco Navarro Sanchez est le 5e plus gros producteur et exportateur d'agrumes de la région : 15 millions de tonnes de citrons par an. Nous avons retrouvé ses citrons sur les étals de Suisse romande, couverts de pesticides.




Juan Francisco Navarro Sanchez, VERO exportaciòn, Alquerias (Murcia), nous explique : " Quand les fruits arrivent depuis le verger, ils passent dans un drainage : nous les lavons et ajoutons un produit fongicide pour éliminer les moisissures. La machine fonctionne par injection sous contrôle informatique. Une fois que nous avons fait le traitement, les citrons avancent sur une ligne et passent sous des brosses, ensuite ils sont plongés dans de l'eau chaude avec un produit détergent. Ensuite, les citrons passent sous de l'air chaud et nous utilisons - sur la même ligne de production - un autre produit pour que le citron brille. "




" Les fruits sont déjà traités dans les vergers, les agriculteurs traitent pour éliminer toutes les maladies possibles, et il y en a beaucoup. "


Pesticides : oranges amères
Un citron taché finira en jus, les grossistes européens n'en veulent pas, ou ils se servent de ces petits défauts comme prétexte pour faire baisser les prix, déjà bas : notre producteur vend ses citrons septante centimes le kilo. Le consommateur européen veut des agrumes pas chers et ripolinés ! La majorité des producteurs répond à la demande grâce ....aux pesticides.




Juan Francisco Navarro Sanchez : " Bon, le marché est comme ça. Je pense que les gens achètent plutôt un joli produit qu'un bon produit. "


Résultats du test



Pesticides : oranges amères
Ce joli produit est disponible quelques jours plus tard sur le marché suisse, après avoir passé par plusieurs intermédiaires. Nous les avons fait analyser... le résultat est assez spectaculaire. Le but de ces analyses, c'est non seulement de savoir combien de pesticides sont restés sur l'écorce, mais aussi si ces pesticides sont capables de contaminer l'intérieur des fruits. Trente kilos d'agrumes ont été livrés au laboratoire du chimiste cantonal de Genève.




L'analyse s'effectue sur le fruit entier, l'écorce étant souvent utilisée pour son arôme. Le tout commence par être broyé. Les mélanges sont ensuite pesés, on y ajoute un solvant, une sorte de piège à pesticides qui permettra de les extraire.


Pesticides : oranges amères
Passage des flacons en centrifugeuse, pour bien séparer le solvant enrichi de pesticides. Destination finale : le chromatographe. Cet appareil permet de rechercher 200 à 250 pesticides différents. Résultat : tous les pesticides pris individuellement sont dans les normes légales, mais le nombre de produits retrouvés sur certains fruits est impressionnant.




Patrick Edder, adjoint au chimiste cantonal, commente ces résultats : " Ce qui m'a particulièrement surpris, c'est le nombre d'insecticides organophosphorés retrouvés et on n'aime pas trop ces substances particulièrement toxiques. "




Avant de parler du pire, commençons par quelques résultats réjouissants : des oranges d'Espagne non bio que nous avons achetées à la Coop Signy, à Nyon, ne contenaient aucune trace de pesticides. C'est donc possible de mettre sur le marché des fruits sans pesticides !




Les fruits bio analysés ne contenaient pas de pesticides. Il s'agit :


Pesticides : oranges amères
d'oranges bio italiennes achetées à Coop Signy, à Nyon


Pesticides : oranges amères
chez Manor à Marin (NE), des oranges bio d'Afrique du Sud


Pesticides : oranges amères
toujours d'Afrique du Sud, des oranges bio de Migros Les Cygnes (GE)


Pesticides : oranges amères
de même des citrons bio d'Italie, achetés chez Manor à Nyon


Pesticides : oranges amères
des citrons de Coop La Praille à Genève


Pesticides : oranges amères
ou encore des citrons bio vendus par Migros Balexert


Pesticides : oranges amères
mais aussi ces clémentines d'Italie, vendues en vrac à Coop La Praille (GE).


Aucune trace de pesticides:


Pesticides : oranges amères


Faibles traces de pesticides:


Pesticides : oranges amères
On poursuit avec un citron d'Italie acheté chez Globus à Genève, s'annonçant non traité APRES récolte, mais qui contient 2 insecticides, qui se trouvent dans le fruit...


Pesticides : oranges amères
Le citron d'Argentine acheté à Migros Crissier contient 3 pesticides : un insecticide qui reste dans le fruit et deux fongicides après récolte.


Pesticides : oranges amères
Les mandarines d'Espagne achetées au Casino à Etoy contiennent 4 pesticides, dont deux insecticides et deux acaricides dont l'un particulièrement toxique, le fenazaquin ; il reste dans le fruit.


Présence marquée de pesticides:


Pesticides : oranges amères
On passe au citron vert du Brésil acheté à Aligro Genève. Il contient 2 fongicides après récolte, qui ne rentrent que partiellement dans le fruit.


Pesticides : oranges amères
L'orange d'Espagne acheté à Aligro Genève contient 2 pesticides, dont un insecticide phosphoré et un fongicide après récolte.


Pesticides : oranges amères
Ce citron d'Espagne de Casino Etoy contient 3 pesticides, soit un insecticide et deux fongicides après récolte.


Pesticides : oranges amères
L'orange d'Espagne achetée chez Aligro Genève contient un fongicide après récolte et un insecticide de type fenthion connu pour sa toxicité.


Pesticides : oranges amères
Cette orange d'Espagne achetée chez Carrefour à Fribourg contient 2 fongicides après récolte.


Pesticides : oranges amères
Ces oranges d'Afrique du Sud de Migros Balexert (GE) contiennent 3 pesticides, à savoir deux fongicides après récolte et un acaricide qui se trouve dans le fruit.


Pesticides : oranges amères
L'orange d'Espagne achetée chez Globus Genève contient 3 pesticides, dont un insecticide qui reste dans le fruit, et deux fongicides après récolte.


Pesticides : oranges amères
Ces mandarines d'Espagne achetées à Migros Marin (NE) contiennent 2 pesticides, soit un insecticide et un fongicide après récolte.


Pesticides : oranges amères
Ces mandarines d'Espagne, de Denner à Fribourg, contiennent 3 pesticides, dont un insecticide qui reste dans le fruit et deux fongicides après récolte.


Pesticides : oranges amères
Les clémentines d'Espagne vendues par Carrefour Genève contiennent 3 pesticides, soit un insecticide, un acaricide et un fongicide après récolte.


Pesticides : oranges amères
Les analyses sur ces mandarines d'Espagne achetées à la Coop Signy (Nyon) ont révélé la présence de 6 pesticides : 3 fongicides, dont deux après récolte, deux insecticides et un acaricide connu pour sa toxicité, le dicofol. Un vrai petit cocktail de chimie !


Présence importante de pesticides:


Pesticides : oranges amères
Ces oranges du Chili achetées à Carrefour Genève ont été traitées avec 2 fongicides après récolte. Le laboratoire les a retrouvés en quantité.


Pesticides : oranges amères
Les citrons verts de Manor Fribourg en provenance du Mexique contiennent 4 pesticides : un insecticide connu pour sa toxicité, le fameux méthidathion, et un fongicide, que l'on retrouve dans le fruit, plus deux fongicides après récolte.


Pesticides : oranges amères
Les clémentines d'Espagne chez Coop Fribourg contiennent pas moins de 5 pesticides : 3 insecticides, dont un connu pour sa toxicité, le méthidathion, un acaricide et un fongicide après récolte.


Pesticides : oranges amères
Le citron d'Afrique du Sud acheté à la Coop (Bienne) contient également 5 pesticides : 3 insecticides, dont un connu pour sa toxicité, le méthidathion, un acaricide et un fongicide après récolte.


Pesticides : oranges amères
Ces citrons d'Espagne achetés chez Denner à Fribourg contiennent pas moins de 9 pesticides dosés par le laboratoire, à savoir 6 fongicides, dont trois après récolte, 2 insecticides, un acaricide particulièrement toxique, le dicofol. C'est pour le coup un vrai bouillon de 11 heures !


Patrick Edder, adjoint au chimiste cantonal, réagit : " Cas typique où plusieurs produits dans le même échantillon ont exactement la même fonction. C'est un moyen de contourner la loi, car séparément ils sont dans les limites légales, mais si on les additionnait, ils seraient supérieurs aux limites. Dans ce cas précis, une norme cumulative serait vraiment d'intérêt. "


A Bon Entendeur a invité le professeur Dominique Belpomme, l'un des meilleurs spécialistes européens de cancérologie, pour nous parler des conséquences des résidus de pesticides sur notre santé. Face à cette exposition multiple et chronique, qu'est-ce qu'on risque vraiment et qui sont les personnes les plus vulnérables ?




L'interview de Dominique Belpomme est disponible uniquement en vidéo.




Dominique Belpomme : "Guérir du cancer ou s'en protéger", 2005, Ed. Fayard


Mais que font les politiciens ?



Pesticides : oranges amères
Le cumul de multiples résidus de pesticides pose un vrai problème. On pourrait donc s'imaginer que nos autorités fédérales s'en préoccupent. Eh bien, ça fait des années que la question des pesticides n'a pas été abordée par les commissions fédérales en charge de la santé publique. Quant à l'Office fédéral de la santé publique, il répond que tant que les limites légales de chaque pesticide ne sont pas dépassées, il n'y a aucun problème !


Un producteur bio en terre valencienne



Pesticides : oranges amères
Vincente Barras est professeur en pathologies végétales et agriculteur bio. Il nous raconte : " Pendant de nombreuses années, j'ai produit une agriculture conventionnelle ou chimique. La différence, c'est qu'aujourd'hui je ne pollue ni l'environnement ni le produit qui va être consommé loin d'ici. Nous avons développé une série d'espaces végétaux entre les orangers, pour que la flore et la faune puissent s'y réfugier. Nous cherchons à avoir le plus d'amis possibles réfugiés ici pour qu'ils interviennent contre les épidémies et les maladies. Et puis, nous avons des cyprès tout autour, des arbres grands et hauts. C'est une barrière végétale pour isoler l'exploitation de l'environnement extérieur qui est polluant et pollué. "


Luttes biologiques en Suisse



Pesticides : oranges amères
Le ver de la grappe, vous connaissez ? Les viticulteurs suisses ne l'aiment pas du tout. Ni ses géniteurs d'ailleurs, les " ravageurs des vignes ". Pour éviter que la femelle ponde des larves qui vont pourrir les grappes, des chercheurs ont eu l'idée d'empêcher les accouplements en créant une confusion sexuelle : on attire les mâles par un parfum de synthèse qui reproduit l'odeur de la femelle.




Pierre-Joseph Charmillot, agronome et chef du service d'entomologie des cultures spéciales, à la Station fédérale de recherche agronomique de Changins, travaille depuis de nombreuses années sur cette technique. Il nous la démontre : " Dans un bout du tunnel de vol, on place une source phéromonale de synthèse et de l'autre un mâle. Le principe du tunnel, c'est d'avoir un flux d'air continu qui permet de transporter les molécules de phéromones d'un bout à l'autre. Le mâle va être stimulé par les phéromones, il va être excité, sortir du tube et remonter le flux d'air en zigzag jusqu'à approcher la source. "


Pesticides : oranges amères
En plein air, la technique semble simple : suspendre 500 sources de parfum de synthèse par hectare, des diffuseurs aujourd'hui très discrets.




Pierre-Joseph Charmillot : " Ces diffuseurs sont de petits tubes en plastique qui contiennent des odeurs de papillon. On les installe en début de saison dans les vignobles. Et pendant toute la saison, ces tubes vont diffuser les odeurs de femelle. Les mâles n'arriveront plus à localiser les femelles, qui émettent les mêmes odeurs en quantité beaucoup plus petite. On n'aura pas d'accouplement, pas de ponte et pas d'attaque. "




Ainsi, pas besoin de pesticides. Ce type de lutte biologique a des limites : elle ne convient qu'aux grandes surfaces ; elle coûte encore deux à trois fois plus cher que la lutte chimique. Il n'empêche, 49% du vignoble suisse est déjà protégé par des diffuseurs.




Le défi aujourd'hui pour les chercheurs, c'est d'arriver à diminuer le prix de cette méthode et de convaincre une majorité de viticulteurs.


Pesticides : oranges amères
Changement de décor : dans les laboratoires d'entomologie évolutive de l'Université de Neuchâtel, une autre larve est traquée, la larve du maïs. Venue des Etats-Unis, elle a déjà fait de gros dégâts en Europe de l'Est et s'est infiltrée en Suisse par le Tessin.




Sergio Rasmann, doctorant-assistant au laboratoire d'entomologie évolutive, à l'Université de Neuchâtel, nous explique : " Actuellement, pour lutter contre la larve, on utilise les pesticides. Les désavantages des pesticides, c'est qu'ils vont dans les sols, facilement dans les eaux, les nappes phréatiques. Le deuxième problème, c'est qu'ils peuvent créer des résistances sur les larves. Cela signifie qu'il faut chaque fois développer de nouveaux pesticides toujours plus efficaces contre les larves. "


Pesticides : oranges amères
Pour réduire la consommation de pesticides, Sergio Rasmann et ses collègues travaillent avec des vers minuscules, qui ressemblent à des filaments blancs. Ce sont des nématodes, capables de dévorer la larve de l'intérieur. Dispersés dans les champs de maïs, au printemps, ces nématodes vont faire leur travail de vampire et empêcher ainsi que les larves grignotent les racines du maïs.




Sergio Rassmann : " L'idée, c'est de créer des variétés de maïs qui sont les plus attractives pour les nématodes, et, en même temps, trouver le nématode qui est le plus efficace, donc c'est une combinaison des deux. Avec ça, on peut concurrencer les pesticides. "




Dans trois ans, cette lutte biologique devrait être applicable sur de grandes surfaces.