Benoît XVI, entre joie et déception
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Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !

L'émission du 19 avril 2005

Auparavant, les premières fraises annonçaient l’arrivée de l’été. Un jour, les distributeurs ont décidé d’en faire le symbole du printemps. Le fruit est alors devenu produit d’appel pour tout le rayon primeur, dès la fin du mois de janvier


Il y a un an...



Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Il y a un an, nous avions enquêté en Andalousie, dans la région qui fournit l’essentiel des fraises vendues ici entre janvier et avril. Le titre de l’émission était : « fraises espagnoles, la honte en barquette » (30 mars 2004).




A la suite de ce reportage, nous avions reçu sur le plateau de l’émission, les représentants de Coop et Migros. Ils nous ont affirmé que, même s’ils vendaient des fraises au même prix que les autres distributeurs européens, ces dernières étaient produites dans des conditions plus éthiques que les autres car les producteurs choisis par Coop et Migros obéissent à leurs chartes de qualité.




Après avoir insisté, les deux distributeurs nous ont fourni ces chartes. Nous avons alors découvert que Migros ne possède pas de charte pour l’alimentaire et applique par défaut celle qui concerne les objets manufacturés.




Dans sa charte, Coop insiste lourdement sur la protection du milieu naturel lors de la production des denrées. En revanche, chez Migros, pas un mot sur ce thème dans la charte, mais pour le reste, le premier distributeur suisse aime bien se poser en champion des amis de la nature.


Des fraises au goût de cendres



Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Dans la région de Huelva en Andalousie, une mer de plastique submerge peu à peu la forêt. Les arbres, que l’on devine à l’horizon, dessinent la lisière provisoire d’une des plus grandes pinèdes du littoral atlantique européen. Une partie de cette forêt constitue un parc naturel : elle est donc protégée. En théorie, le reste de la région l’est aussi, mais régulièrement des arbres sont incendiés et sur ces plaies ouvertes poussent les fraises.




Igor Aldalur, ecologistas en accion : « La végétation autochtone de cette zone est composée de pins et d’essences typiques de la zone de Donana. Les entrepreneurs dévastent la forêt de pins pour ensuite aplanir le terrain. La terre enlevée est utilisée pour la construction. Donc, après avoir gagné le terrain sur la forêt et l’avoir aplati, ils préparent les plastiques pour la fraise. Ici s’applique la politique du fait accompli. Ils prennent la forêt méditerranéenne, coupent les pins, la convertissent en terrain agricole et, après trois ans, ils obtiennent l’autorisation. Il y a évidemment peu de chances pour qu’ils ne l’obtiennent pas ! Et comme tout a été déjà fait, il n’y a pas de marche arrière. »




Dans cette région, grande comme la moitié du canton de Vaud, trois mille hectares de forêts ont disparu entre 1980 et 1990, détruits et remplacés par les tunnels de plastique. Les responsables ont rarement été condamnés et de toute manière, dans l’industrie de la fraise, les amendes font partie des coûts d’investissement.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Igor Aldalur : « Dans cette zone, il y a un pacte de silence qui permet d’appliquer une politique du fait accompli. Une partie des gens gagnent énormément d’argent. Ils s’enrichissent au dépend des immigrés et des ouvriers de la fraise. Cette richesse leur permet de contrôler toujours plus le pouvoir économique et politique. »




Les tunnels de plastique qui prennent la place des arbres ont un point commun avec la forêt : eux aussi brûlent, comme par accident. Régulièrement, les couvertures des serres doivent être changées. Les plastiques imprégnés de pesticides sont alors entreposés dans des décharges à ciel ouvert.




Igor Aldalur : « L’année dernière, les plastiques agricoles ont brûlé, produisant une grande colonne de fumée. Il y a eu une contamination de dioxine et de métaux lourds, Depuis, ce dépôt de plastiques est totalement abandonné et l’environnement est détérioré. »




Dans la région, les feux de plastiques ne sont que l’une des causes de pollution. Dans la zone de Huelva, les champs s’arrêtent à la porte des usines. A part la fraise, l’autre activité économique de la région est concentrée dans l’une des zones industrielles les plus denses d’Europe. Une zone bâtie dans les années 60, sous le gouvernement de Franco. Située dans le delta du Rio Tinto et du Rio Odiel, cette zone industrielle est directement bordée par les cultures maraîchères.




A quelques kilomètres des usines, parmi les centaines de producteurs alignés le long de la nationale A 494, La Grulla produit des fraises pour la Migros, Agro Molinillo fournit Manor, Futas Moguer la Coop et Fres Gonzales la Migros. Ce pôle industriel comprend une raffinerie, une centrale thermique, des fabriques de cellulose ou encore d’engrais. Sans surprise, aucun producteur de fraises de la région n’a tenté d’obtenir le label bio.




On se demande alors ce qui est le plus grave : prendre des engagements et ne pas les tenir, comme Coop, ou ne pas en prendre du tout, comme Migros, pour éviter de devoir se dédire ?


Test : pesticides



Nous avons ensuite testé l’emploi de pesticides. Conscients que leur position est difficile à défendre, et dans le but de préserver l’image de leur récolte, les producteurs de fraises n’acceptent plus de reportages dans leurs champs. Comme nous ne pouvions pas entrer dans les serres, nous sommes donc entrés dans les barquettes en faisant un test de laboratoire. Les résultats sont édifiants.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Aligro à Genève, dans les fraises produites par Sierra Gold Gandiver, le laboratoire n’a identifié aucune trace de pesticides.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Globus Genève, les fraises Fres-Gonzales contenaient les traces d’un fongicide : le soufre.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Globus Lausanne, les fraises produites par Agromolinillo contenaient les traces d’un autre fongicide : l’azoxystrobin.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Manor Genève, les fraises produites par Agromolinillo contenaient également des traces d’un fongicide : le soufre.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Globus à Genève, la barquette en provenance de Rouge Gandiver contenait les traces de deux fongicides, le soufre et le fenarimol, et d’un acaricide, le clofentezine.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Coop, rue de l’Ale, à Lausanne, les fraises de Frutas Moguer présentaient aussi les traces de deux fongicides, le soufre et le fenarimol, et d’un acaricide, le clofentezine.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
A la Coop de la Jonction, à Genève, les fraises du même producteur, Frutas Moguer, présentaient des résidus de trois fongicides : le soufre, le fenhexamide, le mepanipyrim.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
A la Coop Léman Centre de Crissier, dans les fraises de Sierra-Gold Gandiver, le labo a également identifié trois fongicides : le carbendazin, le fenarimol, l’hexaconazol.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Migros à Crissier, les fraises produites par La Grulla Mora Morales, proposaient également trois pesticides : le fenhexamide, le soufre, l’azoxystrobin.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Manor à Lausanne, les fraises de même provenance (La Grulla Mora Morales) présentaient également trois pesticides : le fenhexamide, le soufre, l’azoxystrobin.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Migros Balexert à Genève, la barquette Fres-Gonzales, contenait les résidus de quatre fongicides différents : le kresoxym methyl, le fenhexamide, le myclobutanil, le cyprodinil.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Manor Lausanne, les fraises d’Agromolinillo contenaient quatre fongicides : le soufre, le cyprodinil, le fludioxonil, l’azoxystrobin.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Globus Genève, les fraises Frutas La Rotena contenaient les résidus de trois fongicides, le cyprodinil, le fludioxonil, le triadimenol, et de deux insecticides, le chlorpyrifos, le malathion.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Manor Genève, la barquette de fraises La Grulla Mora Morales présentait les traces de cinq fongicides : le fenexamide, le soufre, le cyprodinil, le fludioxonil et l’azoxystrobin.


Avec un tel inventaire, on est surpris de découvrir que tous ces produits respectent tout de même les normes en matière de résidus.




Patrick Edder, adjoint au Chimiste cantonal de Genève : « En Suisse et en Europe, les normes sont faites par substance et par denrée alimentaire. Il n’existe pas de norme cumulative, excepté pour l’eau potable. On peut donc avoir quatre, cinq ou six pesticides différents : si chacun est dans la norme, le produit sera considéré comme conforme. On peut pourtant imaginer qu’en cumulant les pesticides, il y a un effet négatif sur la santé. Ces produits souvent utilisés en mélange, ont des effets synergétiques : ce qui revient à dire que le mélange des substances va avoir un effet supérieur sur les parasites. Mais, très peu d’études existent sur les mélanges et sur les effets qu’ils peuvent avoir sur la santé humaine. »




Pourtant, malgré la largeur du filet législatif, deux produits ne parviennent même pas à se faufiler à travers les mailles.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Globus Genève, les fraises d'Agro Moguer présentaient les traces de deux fongicides, le fenhexamide, le triadimenol et d'un acaricide, le clofentezine, pour lequel la norme est dépassée. Le magasin pourrait payer une amende.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Chez Migros de la rue des Terreaux à Lausanne, la barquette produite par Fres Palos contenait cinq fongicides, le cyprodinil, le fludioxonil, le soufre, le myclobutanil, le fenarimol et un acaricide, le clofentezine, pour lequel la norme est dépassée.


Pour le laboratoire cantonal, ces résultats ne sont pas surprenants.




Patrick Edder : « Il y a une énorme demande de production sur un pays comme l’Espagne, pendant une très courte période de temps. Les traitements doivent être importants pour avoir une meilleure productivité. De plus, la fraise est un produit fragile, qui moisit très vite. Elles pourrissent également si elles sont frappées. Toute la manutention et le transport vont demander que les fraises soient traitées pour qu’elles puissent arriver dans un bon état lors de leur remise au consommateur. Lorsque nous faisons le même type d’analyse sur des fraises produites en saison et venant de producteurs suisses, nous n’obtenons pas le même genre de résultats. La saison est beaucoup plus propice à la culture des fraises : il y a moins d’humidité, la température est plus chaude, et il y a beaucoup moins de problèmes de moisissures, donc moins de traitements. D’autre part, c’est un produit de proximité : il n’y a donc pas de délai d’attente dû au transport et au conditionnement entre la production et la remise au consommateur. »




Renseignement pris, laver et cuire les fraises ne sert à rien : la plupart des molécules de ces pesticides se trouvent à l’intérieur du fruit et résistent à la cuisson.




Ce qui frappe dans ce sondage, c’est la totale incohérence des résultats. En effet, il est tout à fait possible d’acheter le même jour, dans deux magasins différents, des barquettes provenant du même exportateur espagnol et d’y trouver des pesticides différents. Cela s’explique sans doute par le fait que, souvent, les exportateurs ne cultivent pas eux-mêmes les fruits qu’ils vendent, mais se fournissent auprès de quelques-uns des centaines de producteurs qui travaillent dans la région. Bref, pour le consommateur, c’est des pesticides, ou des traces, quinze fois sur seize, et la roulette russe quant à la provenance exacte des fruits.


Droit de cuissage au milieu des fraises



Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Coop et Migros exigent de leurs fournisseurs qu’ils respectent la législation sur




le travail en vigueur dans le pays producteur, qu’ils offrent des conditions de vie et de logement dignes et même, comme le stipule en ces termes la charte de Coop : « que soit interdit tout harcèlement, sexuel ou autre, ainsi que tout acte d’intimidation de la part de l’employeur ». C’est la moindre des choses, et pourtant..




Pour la saison de récolte 2005, 22 000 permis de travail saisonniers ont été délivrés. Sur ce nombre, 90% concernent des femmes venues des pays de l’est. Confiantes, ces femmes arrivent en Andalousie, persuadées d’avoir trouvé un échappatoire aux difficultés économiques qu’elles connaissent dans leur pays. Ce qu’on ne leur a pas dit, c’est que le contrat de travail qu’elles ont signé n’est ni une garantie d’emploi ni une garantie de salaire.




Dans la fraise, le travail dépend de la météo et du volume des commandes passées par les supermarchés du Nord. En d’autres termes, tout dépend des besoins du patron.




Elena Christina Tudor a 21 ans. En Roumanie, elle étudiait le droit et gagnait cinquante euros par mois comme institutrice. Son contrat prévoyait six jours de travail par semaine. Mais la météo de cet hiver a perturbé la récolte. Entre octobre 2004 et février 2005, elle n’a travaillé finalement que trente journées, soit un revenu mensuel de 270 francs. Alors, en février, elle se plaint auprès de son patron. Il lui répond : « Si tu veux travailler, baise avec moi ! ».




Choquée, elle prend contact avec le syndicat des ouvriers agricoles et elle en informe son employeur. La réaction est immédiate : elle est licenciée par lettre, sur-le-champ. Parmi les motifs, on l’accuse d’entretenir des relations sexuelles avec plusieurs hommes dans la maison où elle est logée


Nous avons recueilli plusieurs histoires de la sorte au cours de notre enquête. Pour les syndicats qui défendent cette main d’œuvre saisonnière, l’exploitation des femmes fait partie intégrante du modèle économique de la fraise.




Miguel Cano, délégué Syndicat Mesa del Temporero : « L'homme a été sorti du travail des champs et il a été remplacé par la femme. Cette dernière est une main-d’œuvre plus facilement exploitable et plus facile à opprimer que la main- d’œuvre masculine »




Et malheur à celles qui résistent.




L'entreprise qui employait notre témoin livre ses fraises à un grossiste local, dont les fruits sont exportés en Suisse par une entreprise de Valence. Nous avons contacté cette entreprise par téléphone et elle nous a répondu qu’elle avait un contrat d’exclusivité avec la Coop.




On ne peut pas demander à la Coop, ou à n'importe quel autre distributeur, d’être au courant de tout ce qui se passe dans les champs de fraises. Pourtant, quand ceux-ci nous affirment qu’ils connaissent parfaitement leurs producteurs et qu'ils respectent les chartes, au mieux, ils sont naïfs, au pire, ils nous trompent.


L’insoutenable légèreté de la Charte



Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Jorge Garcia a touché son premier salaire d’ouvrier agricole à l’âge de 14 ans. Depuis quatre ans, ce syndicaliste ne récolte plus les fraises, mais les plaintes des hommes et des femmes qui les cueillent. Pour le compte du SOC, le syndicat des ouvriers agricoles, il sillonne inlassablement ce labyrinthe de tunnels et d’entrepôts.




Dans les chartes éthiques de Coop et Migros, on parle de bonnes conditions d’hygiène, de logement décents, de salaires conformes aux normes légales ou encore de respect des principes sociaux de base. Des formules plutôt creuses aux oreilles d’un syndicaliste de terrain.




Jorge Garcia, ouvrier syndicaliste SOC : « Par mon expérience et par les visites que je fais ici, je peux dire que je vois de tout : moins de dignité pour les travailleurs, plus de logement insalubres, moins de respect des salaires. Cette charte traduit peut-être des bonnes intentions, mais elle n’a rien à voir avec la réalité. »




On s’en doute, cette réalité, aucun producteur de fraises ne souhaite la dévoiler devant une caméra. C’est donc en visiteurs anonymes que nous avons accompagné Jorge Garcia dans des exploitations qui livrent le marché suisse.




Fres Gonzales, par exemple, est l’un des gros producteurs de la région. Fournisseur de la Migros, et jusqu’à l’année dernière de la Coop, il est sensé respecter l’éthique de ses clients helvétiques.


Fraises espagnoles : un an après, c'est encore pire !
Jorge Garcia : « C’est une des entreprises sérieuses qui ment le moins, mais elle ne paye pas les heures supplémentaires. En plus, nous avons été témoins du fait que, pour des traitements avec des produits chimiques, cette entreprise fournit, à la place d’un masque avec des filtres en fibres de carbone, un simple masque en coton. Ce masque protège de la poussière, mais il n’évite pas qu’un produit chimique, destiné à tuer des insectes, affecte les poumons. »




Autre point noir: la liberté de mouvement. Entassées dans des baraquements, isolées au milieu des champs, les ouvrières sont contraintes de vivre derrière des grillages.




Jorge Garcia : « Cette année et l’année passée, nous avons observé que de plus en plus de parcelles étaient enfermées derrières des enceintes. Celles-ci sont fermées à partir de 21 heures ou 22 heures, pour que ces femmes ne puissent pas sortir au village. De plus, nous avons constaté que des entreprises séquestraient les passeports, pour que les ouvrières n’aient pas l’indépendance de bouger dans les environs. »


A la Pirujita, une exploitation dont nous avons acheté les fraises chez Globus sous l’étiquette Cuna de Platero, cette pratique nous a été confirmée par le propriétaire lui-même.




Peu avant notre passage, les inspecteurs de Coop et Migros avaient, eux aussi, visité la région, mais apparemment sans que cela ne modifie quoi que ce soit à l’assortiment des magasins en Suisse.




Jorge Garcia : « Les importateurs ne connaissent pas bien la réalité de ces entreprises. Quand ils viennent ici, l’entrepreneur leur montre ce qu’il y a dans cette charte. Mais cela ne correspond pas à la réalité. Je peux vous assurer que les entreprises qui exportent des fruits en Suisses ont deux visages. Le visage donné au public et ensuite leur véritable visage, celui du comportement réel envers les travailleurs. »


Interview de Guy Vibourel, directeur Migros Genève, et Gabriel Bensimon, responsable des achats Coop, uniquement disponible en vidéo.