Le marché de l'art sous l'Occupation (1/5)

Canons et tableaux

Histoire Vivante s’intéresse cette semaine au marché de l’art sous l’occupation et retrace la vie d’Emil Georg Bührle, industriel vendeur d’armes et grand collectionneur d’art. Une semaine dont le fil rouge est  l’ouvrage collectif intitulé "Schwarzbuch Bührle, Raubkunst für das Kunsthaus Zurich? - Le livre noir de Bührle, de l’art spolié pour le Kunsthaus de Zurich?", et avec les entretiens des historiens Hans Ulrich Jost, Thomas Buomberger, Matthieu Leimgrüber, le critique d’art Guido Magnaguagno, et le germaniste et critique littéraire Charles Linsmayer.
En 2015, un groupe d'auteurs publie le livre noir de Bührle. Cet ouvrage a incité la ville et le canton de Zurich à confier à l'université le soin de mener des recherches. L'étude Leimgruber de l'université de Zurich vient d'être publiée: elle porte sur l'armurier Emil Georg Bührle et sa collection d'art. L'historien Jakob Tanner déclare dans un avis d'expert que le rapport de recherche de Leimgruber est d'une grande importance pour l'histoire de la Suisse et de Zurich.
Le débat autour de la création de ce rapport de recherche a montré que le souvenir des taches sombres de notre passé récent ne peut être réalisé qu'avec l'implication d'un public critique et ne peut être laissé à la seule Société zurichoise des arts plastiques et à la Fondation Bührle. Zurich a maintenant la possibilité de mettre en œuvre une approche exemplaire pour la Suisse, transparente et innovante d'un patrimoine culturel lourd et gênant.

Dimanche 28 février à 23h00 sur RTS Deux, vous pourrez découvrir "Le marché de l'art sous l’occupation" un documentaire de Vassili Silovic (France, 2020).


Photo: L'entrepreneur zurichois Emil Georg Bührle (au centre) a fait sa fortune en fabriquant des armes, notamment des canons, à Oerlikon. Ici, en 1954, avec Tafari Makonnen (à gauche), régent d'Ethiopie et dernier empereur d'Abyssinie. (© KEYSTONE/Ilse Guenther)


Le marché de l'art sous l'Occupation (2/5)

Canons et tableaux

Après la Première Guerre mondiale et malgré la défaite de l'Empire allemand, une partie de l'élite germano-suisse continue à exprimer une grande sympathie pour son grand voisin du nord. Notamment le monde des affaires, qui depuis l'essor spectaculaire de l'industrie allemande à la fin du XIXe siècle s'est placé dans le sillage de l'économie allemande et y voit de grandes perspectives.

Dans le cadre du traité de Versailles, l’Allemagne s'est vu imposer des obstacles économiques considérables, notamment l'interdiction de renouveler son armement militaire. Dans le but de contourner cette interdiction, le développement des armes est transféré à l'étranger, en Suisse par exemple. Parmi les entreprises impliquées dans ces transactions figure la Werkzeugmaschinenfabrik Oerlikon (WO), qui est reprise par la Magdeburger Werkzeug- und Maschinenfabrik en 1924 et dont le nouveau patron est Emil G. Bührle.


Photo: "Le Semeur, soleil couchant" de Vincent Van Gogh peint en 1888" visible lors de l'exposition, "Chefs-d'oeuvre de la collection Buehrle - Manet, Cezanne, Monet, Van Gogh", en avril 2017, au musée de la Fondation de l'Hermitage a Lausanne (© Laurent Gillieron/KEYSTONE)


Le marché de l'art sous l'Occupation (3/5)

Canons et tableaux

Sur une photographie bien connue de 1953, Emil Bührle est assis sur une petite chaise Empire entouré de ses tableaux. Un mur au premier plan est recouvert d'œuvres d'art célèbres du sol au plafond. Dans la pièce située au deuxième plan, on peut voir "Madame Camus au piano" une peinture d'Edgar Degas de 1869. Le passage d'une pièce à l'autre encadre Bührle de telle manière qu'il apparaît lui-même comme un personnage dans un tableau, au regard sérieux et voilé.
Oskar Kokoschka, le seul peintre avec lequel Bührle ait eu des contacts personnels, disait de lui: "C'est un homme solitaire. L'armurier ne s'occupe pas seulement des canons, des mitrailleuses et des fusées. Il voulait aussi ciseler des armes intellectuelles. La collection d'art public est comparable à un arsenal mental, car elle représente des siècles de puissance créatrice des talents de notre peuple, et elle permet d’y puiser de nouvelles forces spirituelles".


Photo: le bâtiment de la Collection E. G. Buehrle, à Zurich, le lundi 11 février 2008. La veille, des tableaux parmi lesquels des oeuvres de Cézanne, Degas, van Gogh et Monet, d'une valeur de plus de 100 millions de dollars, ont été volés par un gang armé. (© Walter Bieri/KEYSTONE)


Le marché de l'art sous l'Occupation (4/5)

Canons et tableaux

Le marchand d'art lucernois Theodor Fischer était probablement le principal marchand d'art de Suisse depuis les années 1920, sans doute parce qu'il faisait commerce de tout ce qu’on lui demandait à Lucerne, ville au tourisme en plein essor. Bien avant la guerre, il avait déjà des contacts d'affaires avec des marchands allemands tels que Walter Andreas Hofer, Karl Haberstock et Hans Wendland qui, par la suite, se sont tous salis les mains avec des œuvres d'art spoliées. Le plus connu d'entre eux, Karl Haberstock, a fait une transition sans accroc dans le marché de l'art d'après-guerre. Il est devenu un marchand et collectionneur respecté. À l’instar de beaucoup d'autres, il a créé une fondation.
En 1939, Theodor Fischer se fait un nom au niveau international en organisant à Lucerne une vente aux enchères "d’art dégénéré". Les nazis ont "nettoyé" les musées allemands et ont vendu à l'étranger des œuvres d'art indésirables, notamment des pièces expressionnistes, très demandées.


Photo: Joseph Goebbels, ministre de la propagande du régime nazi, à la Maison de l'art allemand de Munich, lors de sa visite de l'exposition sur "l'art dégénéré", en février 1938. A gauche, deux peintures d'Emil Nolde ("Christ et le pécheur", "Les vierges sages et folles"), à droite la sculpture "Saint Georges", de Gerhard Marcks. (© Das Bundesarchiv)


Le marché de l'art sous l'Occupation (5/5)

Canons et tableaux

Le voici donc Emil Georg Bührle. Il pose en 1953 au milieu de sa collection, entouré de ses chers et coûteux tableaux, de tous ces peintres qu’il admirait tant. En quelques années seulement, il a constitué une collection privée sans égal. Toute la fierté du propriétaire. À juste titre? Grâce à l'argent de la vente d'armes de son usine de machines-outils d'Oerlikon 1944, qui fait monter sa fortune de 140’000 francs à 127 millions, Bührle a acheté de l'art français provenant principalement d'anciens propriétaires juifs.
Entre 1934 et 1945, peu après la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes et jusqu'à la fin de la guerre, il revient à sa passion de jeunesse, les beaux-arts. Durant ces douze années dévastatrices, avec leur 50 à 80 millions de morts dus à la guerre et à la Shoah, il a acquis des dizaines d'œuvres de Daumier, Corot, Courbet, Manet, Pissarro, Monet, van Gogh, Gauguin, Cézanne, Toulouse-Lautrec, Modigliani et Picasso.

Dimanche 28 février à 23h00 sur RTS Deux, vous pourrez découvrir "Le marché de l'art sous l’occupation" un documentaire de Vassili Silovic (France, 2020).
Résumé:
Sous l’Occupation, le marché de l’art en France a été florissant. Près de deux millions d’objets d’art furent échangé entre 1940 et 1944. Enquête historique sur le gigantesque trafic d’œuvres d’art organisé depuis Paris et qui a largement profité aux marchands et collectionneurs suisses.


Photo: Emil Georg Bührle en 1953, entouré par quelques unes des pièces de sa collection.