L'humeur vagabonde du 05.01.2013

L'émission du 5 janvier 2013
Françoise Giroud. Ici à Paris en mars 1976. [AFP]

Rediffusion du 27 février 2012

Success story et grand caractère

C’est l’histoire d’une femme qui devint une sorte de mythe. Voir les biographies à elle consacrées (par Christine Ockrent et Laure Adler…).

Au départ, il y a France Gourdji. Des origines cachées (des parents turcs, juifs l’une et l’autre). Un père journaliste (créateur de l’Agence télégraphique ottomane), un départ forcé d’Istanbul. Une enfance dorée. Puis le départ et la mort du père. La précarité, les tapis et les meubles qu’il faut vendre. La pauvreté, la mère humiliée (ou perçue comme telle). La vie active à quatorze ans.

À peine adolescente, la voilà scripte de cinéma (Pagnol, Raimu, Michel Simon, Carné, Jouvet, Renoir). Elle est très brune, vive, un peu ronde. France Gourdji devient Françoise Giroud (pseudo inventé par André Gillois). Elle passe dix ans dans le cinéma. Première vie.

Elle ou comment agir sur son temps

La guerre l’amène à Lyon (elle frôle la Résistance, sa sœur Djenane sera, elle, vraiment une résistante et sera déportée).

Françoise travaille à Paris-Soir. Hervé Mille lui apprend le métier, puis la présente à Hélène Gordon-Lazareff. Coup de foudre. Toutes deux vont inventer un magazine. Inventer aussi une Française qui n’existe pas encore. Libre dans son corps, sa tête, son couple… Dans la grisaille de l’après-guerre, c’est un bel exercice d’imagination. La mode, la sexualité, le sérieux et la frivolité…

Françoise, elle, est déjà mère d’un fils, Alain, qu’elle n’a pas désiré. Derrière la façade conquérante, des penchants à la dépression (elle rechutera à plusieurs reprises). Elle s’est mariée (avec Anatole Eliacheff), a eu une fille, Caroline, désirée elle.

L’homme de sa vie

Second coup de foudre : rencontre avec Jean-Jacques Servan-Schreiber. Vraiment l’homme de sa vie. La séduction même. Egocentrique et conquérant. À deux, ils vont créer L’Express, d’abord supplément hebdomadaire du quotidien familial Les Echos.

JJSS lance les idées, elle les met en œuvre. Dans le journalisme, elle sait tout faire : écrire des éditos ou des brèves, réécrire (les papiers des autres), choisir les images, mettre en page.

L’Express se met au service de Pierre Mendès-France. Là, va se former une génération de journalistes, Jean Daniel, Claude Imbert, Jacques Duquesne, Georges Suffert. Et bien sûr les girls de Françoise, Michèle Cotta, Catherine Nay…

Sur fond de Guerre d’Algérie, d’antigaullisme (nuancé), de Trente Glorieuses.

Une vie de chien

Journaliste d’abord (elle le restera, quand elle entrera en politique).

Premier impératif : se faire lire. Accrocher le lecteur, couper les préambules. Entrer dans le vif. La vivacité, c’est son truc. Œil d’aigle et gant de fer. Grand caractère ne veut pas dire caractère facile… La dame au sourire ravageur sait être rugueuse.

Une seule règle : le travail. Elle a eu une vie de chien, dit Laure Adler. L’Express, elle y restera jusqu’en 1974, de plus en plus haut dans l’organigramme.

Mais il y aura eu en 1960 la rupture avec JJSS, séquence tragique, avec répudiation, lettres anonymes (antisémites ! écrites par elle !), tentative de suicide, dépression, psychanalyse (par Lacan). La maîtresse-femme ne se supporte pas en maîtresse abandonnée. Zone d’ombres.

En reportage au gouvernement

Il y aura d’autres hommes, bien sûr. La panthère est une couguar avant la lettre. Un jour, la voilà ministre, à l’invitation de M. Giscard d’Estaing. Quel magnifique sujet de reportage ! dit-elle à Ivan Levai. Secrétaire d’Etat à la Condition féminine. "Elle était séduisante, et très intimidante. Elle n’encourageait pas la familiarité, c’est le moins qu’on puisse dire", témoignera son directeur de cabinet.

Mais elle sait jouer de son charme, de sa voix, de son style direct, de son self control. L’autre star du gouvernement, c’est Simone Veil. Leurs rapports sont exécrables. Mais c’est Simone Veil, avec la loi sur l’IVG, que l’Histoire se rappellera.

Le pouvoir ou le bonheur

Entre ambition et idées noires, entre success story et mal-être bien caché, les revers ne lui ont pas manqué. Jusqu’à la mort de son fils, d’un accident de montagne, à l’âge de vingt-neuf ans : "Ce petit garçon non désiré m’a déconstruite. Je me détestais de ne pas l’aimer. Plus tard, je l’ai trop aimé. Je ne l’ai jamais bien aimé. Nous n’avons jamais été heureux ensemble". Ces lignes dans Leçons particulières, trop voulues, trop mesurées, laissent mal à l’aise. Mais révélatrices sans doute.

Comme journaliste, surtout à Elle, elle avait voulu apprendre aux Française à être heureuses, comme femme politique leur donner les moyens de l’être. Etait-elle douée elle-même pour cela ? Pas sûr. Sans doute fut-ce son dernier compagnon, Alex Grall, qui fut son meilleur professeur dans ce domaine. Et les lignes qu’elle consacre à la mort d’Alex, mort choisie (un cancer et des souffrances insupportables) sont parmi les seules où elle se laisse aller. La faiblesse n’était pas son fort.

On lui doit cinq biographies de femmes. Le choix parle de soi-même… Mme Curie, Alma Mahler, Jenny Marx, Cosima Wagner, Lou Andreas-Salomé.

À lire

  • Laure Adler : Françoise. Grasset, 2011
  • Christine Ockrent : Françoise Giroud, une ambition française. Fayard, 2003