L'humeur vagabonde du 26.11.2011

L'émission du 26 novembre 2011
François Joachim De Pierre, cardinal de Bernis (1715-1794) [Roger_Viollet/AFP]

Né coiffé, mais pauvre, il est d'abord un jeune homme ambitieux (et ses Mémoires sont en somme un vade-mecum de la réussite). Mais il a de la sagesse, une humanité, parfois un peu de mélancolie, il arrive que quelques nuages de désenchantement voilent son front, tout cela concourt à faire de lui une assez jolie personnalisation de son siècle.


Réussir par François Joachim De Pierre, cardinal de Bernis (1715-1794)

Un grand nom, mais peu de rentes, des ancêtres glorieux, mais un quotidien difficile; les Bernis sont des hobereaux ardéchois, riches surtout de leur passé. Quel avenir pour un garçon né là ? Une abbaye, des bénéfices ecclésiastiques, une vie terne et ennuyeuse ?  Le jeune François de Bernis a de l'imagination; comme il aime la nature il se croit poète. Il fait de sages études chez les barnabites, puis les jésuites, mais il compose des odes, des éloges, des élégies, c'est par là qu'il réussira, il en est persuadé, et en effet jusqu'à ses trente-cinq ans il écrit, publie, passe pour avoir un talent. Le dix-huitième n'est décidément pas le siècle de la poésie.


Le petit collet

Mais il est de tournure agréable, il a de l'allure, des manières, de l'esprit. Voilà son vrai patrimoine. Il trouve des bienfaiteurs, qui l'habillent et lui glissent trois pièces pour payer le cocher. Il sort dans le monde, il dîne en ville, il a de la répartie, on le réinvite, il est lancé. Ses vers sont édités. A vingt-neuf ans, il entre à l'Académie française. Il lui reste à démontrer ses mérites.


Or, quelques années auparavant il a fait connaissance d'une jeune personne, non moins ambitieuse que lui, Jeanne Antoinette Poisson, devenue Mme d'Étiolles. Elle est ravissante, elle a tous les talents, dont celui d'attirer les regards, surtout ceux du Roi. Elle arrive à ses fins, devient la Favorite, on lui trouve un titre, celui de marquise de Pompadour. Bernis s'attache à elle, il sera de son cercle, il est fidèle en amitié, il a de la franchise, de la fraîcheur.


Il porte le petit collet, il est toujours abbé, n'a pas prononcé de vœux, peut donc avoir des maîtresses, ne s'en prive pas. Cette vie de salons pourrait durer. Il songe à d'autres choses, se verrait bien diplomate. Il demande une ambassade. Le roi lui propose la Pologne, il refuse, on lui accorde Venise.


Les nonnes galantes

La Sérénissime n'est plus un poste important, la ville brille surtout par ses courtisanes et son carnaval. Bernis fait comme si. Il mène grand train de maison, son cuisinier est fameux, toute l'Europe passe à Venise pour s'y divertir, tout ce qui compte est invité chez l'ambassadeur de France. Il s'informe, entretient des agents doubles ou triples, sa faveur croît. De plus, parmi ces informateurs, il en est de fort divertissants, Giacomo Casanova surtout, bien sûr. L'abbé et lui s'amusent follement. Relire les Mémoires de Casanova, chapitre XLIV, l'histoire assez leste et fameuse des deux religieuses en rupture de clôture, M.M. et C.C... Le deuxième homme, c'est Bernis...


Un jeu dangereux

Après Venise,  le Roi lui confie une mission impossible: un retournement d'alliances. Bernis est chargé de négocier secrètement avec l'Autriche, il s'agit de troquer Frédéric II de Prusse, allié traditionnel de la France, contre Marie Thérèse, un despote éclairé contre la très catholique Impératrice. L'affaire est dangereuse, le choix étrange: pourquoi se faire un ennemi du roi de Prusse, donc s'acheminer vers une guerre sur terre, alors que l'Angleterre menace partout les colonies et les comptoirs français, d'une importance cruciale pour l'économie française, déjà mal en point ? Le résultat de cette belle opération, appuyée par la Pompadour, qui, outre les beaux-arts, se pique de grande politique, sera calamiteux: ce sera la Guerre de sept ans.


Une lettre de cachet

Bernis marque ses réserves, la Favorite s'en agace, un autre de ses protégés monte en puissance, c'est le duc de Choiseul, un artiste en politique, habile, retors, cynique. Bernis  ne l'est pas. Choiseul est désigné ambassadeur à Vienne, poste de première importance, il y consent si l'on nomme Bernis ministre des Affaires Étrangères. La suggestion pourrait paraître amicale, elle est sournoise: un tel ministère dans une telle période, c'est une nasse, c'est se perdre.


Le destin des armes est défavorable, pire que cela, catastrophique. Après Rossbach, défaite humiliante, le Parlement se rebiffe, le peuple remue, des libelles courent les rues, Damiens manque d'assassiner le Roi. On renvoie des ministres, Bernis s'offre à démêler cette crise: il demande le fauteuil  de Premier Ministre, le roi refuse; Bernis demande alors le chapeau de Cardinal (ainsi il serait protocolairement le premier des ministres). Va pour le chapeau ! Il semble arrivé, lui le pacifique, le conciliateur, au sommet du pouvoir. Erreur ! Quinze jours plus tard, il reçoit une lettre de cachet du Roi, lui enjoignant de rendre sous deux jours dans sa résidence de Vic-sur-Aisne et de n'en plus bouger. C'est l'exil.


Vacances romaines

Il reviendra en grâce, bien sûr. Au bout de quelques années, on le rappelle à Versailles, le voici évêque d'Albi, un des plus beaux évêchés de France. Il prononce (enfin ) ses vœux, il plante des vignes, trace des routes, fait la charité, c'est un excellent administrateur. Il peut, grâce à de copieux bénéfices ecclésiastiques, mener grand train de maison. Ce saint homme reste un voluptueux.


Et voilà que Clément XIII meurt, un conclave est convoqué, Bernis part pour Rome. Il a une mission: trouver un candidat anti-jésuites. La Compagnie est dans une mauvaise passe, elle est interdite au Portugal, en Espagne, en France, le nouveau pape aura pour tâche de la dissoudre. Bernis trouve un ancien cordelier qui fait l'affaire. En récompense on le nomme ambassadeur dans la ville éternelle.


Faiseur de papes, cardinal-archevêque, il se plonge dans les délices, il a palais sur le Corso, quatorze carrosses dans son écurie, cent quarante cinq personnes pour le servir et une maîtresse charmante, de trente ans sa cadette, la princesse de Santa Croce. Il est replet, rose, heureux. Des caricatures circulent où on le voit étreindre la Sainte Croix (la Santa Croce).


Les voluptés d'Amphitryon

Il fera l'élection d'un autre pape, Clément XIV, jouera les Amphitryon avec volupté , aura le meilleur le cuisinier de la ville (même si la goutte le condamnera aux légumes bouillis), connaîtra la fameuse douceur de vivre d'avant la Révolution.


Plus dure sera la chute ! Il connaîtra le deuil éclatant du bonheur. Il verra arriver les premiers immigrés, les accueillera tant qu'il en aura les moyens, vivra une dernière passion avec la princesse de Polignac, sera au désespoir quand elle devra partir. Et lui aussi perdra tout, il apprendra le pillage de son château ancestral en Ardèche, il subira la confiscation de ses biens, la destitution (pour avoir refusé la Constitution civile du clergé), il n'aura plus pour vivre que la pension que lui versera la Cour d'Espagne, mourra en proscrit dans la Ville éternelle.


Et de là sans doute le Paradis. Encore qu'il avait eu ce mot: Si je préfère aller au ciel pour le climat, je préfèrerais l'enfer pour sa fréquentation.


Bibliographie

  • Cardinal de Bernis: Mémoires. Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé, 1980
  • René Vaillot: Le Cardinal de Bernis, la vie extraordinaire d'un honnête homme. Albin Michel, 1985
  • Roger Vailland: Éloge du Cardinal de Bernis in Le regard froid. Grasset
  • Jean-Marie Rouard: Bernis, le cardinal des plaisirs. Gallimard, 1998
  • Jean Haechler: L'Encyclopédie; les combats et les hommes. Les Belles Lettres, 1998