La viande de poulet, de plus en plus contaminée

Poulet et dioxine: le scandale fait tache d'huile

L'affaire a défrayé la chronique en Belgique. Mais qu'en est-il de la situation dans les grandes chaînes de distribution suisses? ABE a posé la question aux représentants de Coop et Migros.


L'affaire est connue des autorités belges depuis le 19 janvier
dernier. A cette date, la firme De Brabander, productrice de
poulets et d'oeufs, s'inquiète d'une baisse suspecte des pontes. La
firme avertit l'expert de son assurance, qui porte une double
casquette puisqu'il est aussi expert vétérinaire auprès du
Ministère belge de l'Agriculture. Il mène l'enquête et le 19 mars
1999, soit deux mois après, il en communique les conclusions à son
ministère: les poules et les œufs sont contaminés par de
la dioxine. Le Ministère de l'Agriculture se tait.


L'obscur parcours des graisses frelatées


Le 24 mars 1999, la source de contamination est formellement
identifiée: il s'agit de l'entreprise flamande Verkest, l'une des
plus importantes usines de recyclage des huiles usagées. En fait,
elle recycle à la fois les vieilles huiles végétales et animales
des restaurants, des cantines, des cuisines collectives, des
fritures industrielles, etc. et les vieilles huiles minérales:
huiles de machine, de moteur, de transformateur, etc. Des huiles
collectées autant en Belgique qu'en Hollande. Et tout cela est
recyclé sous le même toit.





On découvre au passage que les huiles comestibles dégradées sont
transformées en graisses et revendues à des producteurs de farines
pour animaux. Ajoutées au fourrage, ces graisses constituent en
effet un apport de calories bon marché. En d'autres termes, de
vieilles huiles animales et végétales repartent dans notre circuit
alimentaire. Evidemment, on a soigneusement caché au consommateur
ce type de pratique, légale peut-être, mais discutable, surtout
après l'affaire de la vache folle.





Pour l'instant, d'après notre enquête, ce sont 9 fabricants
belges, français, hollandais et allemands de farines pour animaux
qui auraient acheté ces graisses frelatées à Verkest. Les deux
directeurs de Verkest, toujours en détention, affirment qu'il
s'agit d'un accident dû à de fausses déclarations de la part
d'entreprises hollandaises. Cette version est-elle la bonne?
Mystère. En tout cas, le ministre hollandais de l'Agriculture a
démissionné hier 7 juin 1999. On peut se demander pourquoi...


Silence coupable


Reste que l'on ignore toujours comment, et pendant combien de
temps, volailles, porcs et sans doute bovins ont été nourris à la
graisse frelatée. Les enquêtes de police menées en Belgique et en
Hollande le diront, si elles y parviennent.





Entre le 19 mars et le 30 mai derniers, le Ministère belge de
l'Agriculture a entretenu un silence coupable, alors qu'il savait
et qu'il aurait dû donner l'alerte. Pour que l'affaire éclate, il
aura fallu, en désespoir de cause, une déclaration publique sur une
chaîne de télévision hollandaise du vétérinaire qui a mené
l'enquête. Et c'est parce qu'il a osé parler publiquement que le
Ministre belge de l'Agriculture a fini par sortir du bois, pour
finalement démissionner avec le ministre de la Santé. C'était après
le week-end de Pentecôte, c'est-à-dire les 24 et 25 mai, et ils
n'avaient plus le choix.





Vendredi dernier 4 juin 1999, les analyses ont révélé qu'en plus
de la dioxine, la volaille et les œufs contaminés
contenaient aussi des PCB (polychlorobiphényles): il s'agit, comme
la dioxine, de toxiques hautement cancérigènes. Malgré ce qu'on a
pu lire de rassurant dans certains quotidiens suisses, personne ne
peut dire aujourd'hui quelles conséquences aura l'ingestion de ces
toxiques sur la santé des consommateurs. Il sera difficile, dans 10
ou 15 ans, de prouver qu'une recrudescence de certains types de
cancers est liée à cette contamination. Et aucune surveillance
médicale des individus n'est possible, puisque, pour l'instant, il
est impossible de dire qui a consommé de la volaille, des
œufs, du boeuf ou des sous-produits (mayonnaise,
pâtisserie, plats précuisinés, etc.) contaminés. On ne sait pas
combien de personnes ont consommé ces produits vendus dans toute
l'Europe et en Suisse, ni pendant combien de temps, ni surtout en
quelle quantité.


Pour une traçabilité des produits


C'est une affaire stupéfiante que celle du poulet à la dioxine.
Après l'électrochoc du scandale de la vache folle, qui n'est
toujours pas réglé, on a pensé naïvement que l'industrie
agro-alimentaire serait désormais sous haute surveillance. Mais
non! Face à la délinquance industrielle, le système reste d'une
fragilité effrayante. Alors, faute de pouvoir poster un gendarme
dans chaque usine, il va falloir trouver d'autres solutions pour
garantir la sécurité alimentaire des consommateurs. Ca commence par
la transparence et l'information, deux conditions qui ne sont pas
du tout réalisées.





Ce scandale révèle en outre un nombre hallucinant de
dysfonctionnements: tout d'abord, il manque à la Suisse une
autorité nationale de contrôle, ce qu'on appelle ailleurs un
"ministère de la santé". Cette instance serait capable à la fois de
surveiller les aliments importés, de prendre des mesures efficaces
et d'informer correctement la population.





A ce titre, les hésitations de l'Office fédéral de la santé
publique sont le parfait exemple de ce qu'il ne fallait pas faire:
pendant que les consommateurs angoissés ramènent la volaille dans
les magasins, Berne se tait. Pas un politicien à l'horizon
médiatique qui ait eu le courage de s'exprimer! Mais le plus grave,
c'est qu'on est incapable, aujourd'hui, de remonter la filière
alimentaire. On ne sait pas quels produits ont été fabriqués à
partir des viandes, du lait ou des œufs contaminés. C'est
un peu comme si on n'arrivait pas à trouver la boîte noire après un
accident d'avion. On appelle ça la traçabilité des produits, et
cette transparence est réclamée depuis 20 ans par les organisations
de consommateurs.


Sans contrainte, mais "par politesse"


Corollaire de ce manque de transparence, l'étiquetage dans les
magasins est nettement insuffisant pour que nous puissions acheter
en connaissance de cause. Reste à savoir ce que compte faire les
distributeurs pour que, plus jamais, une pareille affaire ne se
produise à une telle échelle. On sait déjà que leur premier réflexe
a été d'accepter, aux premiers jours de la crise, de rembourser les
poulets que les consommateurs affolés rapportaient aux magasins.
"C'est une simple question d'entregent", explique Roland Dousse, de
la Migros. "Nous n'étions pas tenus de le faire. L'Office fédéral
de la santé publique avait décrété que Migros vendait des poulets à
la dioxine, ce qui n'était pas vrai. Nous les avons remboursés par
simple politesse". Quant à savoir si ces poulets étaient ou non
contaminés M. Dousse est catégorique: "Nous savons ce que nous
faisons. Les poulets en vente dans le circuit Migros sont des
poulets produits en Suisse par la maison Optigal, qui est une
chaîne de production qui fait également de l'achat en gros pour
d'autres canaux de distribution que Migros. Mais les poulets qui
sont en vente chez Migros sont des poulets Optigal, et en aucun cas
des poulets contaminés".





Chez Coop, comme chez Migros, on affirme qu'aucun poulet
potentiellement contaminé n'a trouvé place dans les rayons des
magasins. Cela étant, on a du mal à comprendre pourquoi il est si
difficile de reconstituer la filière qu'un produit a suivi. Pour le
représentant de Migros, cela n'a rien d'un casse-tête: "Le 27 mai,
nous avons appris par Internet qu'il y avait de la dioxine dans les
poulets belges. Nous avons contacté la maison Optigal, qui peut
acheter des poulets à l'étranger et les revendre à l'étranger, en
plus de son travail de production de poulets pour la Migros. Nous
avons appris qu'Optigal avait acheté une cinquantaine de tonnes de
poulets belges pour la chaîne de distribution McDonald's. Nous
avons tout de suite fait stopper les ventes, retiré le produit,
nous l'avons remis dans nos congélateurs et avons pris contact avec
le fournisseur belge. A aucun moment, nous n'avons eu le problème
de retrouver qui fait quoi. C'est la question de la traçabilité
dans l'usine: lorsque ces 50 tonnes [de poulet] arrivent, c'est par
lots de 10-15 tonnes. Tout au long du processus où ce lot est
travaillé sur une chaîne, préemballé, puis réexpédié dans les
congélateurs avant de passer dans les restaurants de McDonald's, ce
lot est marqué. Le lot suivant est, lui aussi, marqué: ça peut être
de l'Optigal, du poulet chinois, chilien, ou autre".





"Chez nous, la traçabilité et l'affichage des produits sont
clairs", abonde André Mislin, directeur adjoint chez Coop Genève.
"Nous vendons du poulet suisse et de l'importation de poulet
français de Loué. C'est noté sur l'étiquette. De ce fait, il n'y a
aucun risque d'avoir vendu du poulet belge chez Coop. En ce qui
concerne l'élevage du poulet, nous avons un cahier des charges très
précis, qui définit la composition et l'utilisation par l'éleveur
de la nourriture, la grandeur des étables, etc. Et ce cahier des
charges garantit une certaine qualité. La preuve, c'est qu'en
général, les ventes de poulets ont baissé de 20%. Par contre, ce
qui a augmenté chez nous, ce sont les ventes de poulets Natura Plan
[ndlr: la ligne bio de la Coop], qui a une traçabilité absolument
lisible".





Toujours est-il que le scandale a révélé que les poulets étaient
nourris avec des graisses d'origine animale. "Dans les pays
européens!", s'empresse de préciser Roland Dousse. "En Suisse, à
l'occasion du scandale de la vache folle, la liste des composants
des fourrages a été révisée. Pour la volaille, on y a fait biffer
tout ce qui était d'origine animale, y compris les graisses". Et le
représentant de Migros de certifier que les poulets vendus par le
géant orange ont tous été élevés avec de la nourriture d'origine
végétale. Même discours chez Coop: "Notre cahier des charges
précise bien que l'on ne peut pas mettre des composants d'origine
animale dans la nourriture des poulets", explique André Mislin.
"Mais 100% affirmatifs, ça, nous ne pouvons pas l'être. Parce que
nous voulons être sérieux vis-à-vis du consommateur", nuance-t-il
aussitôt...


Des étiquettes plus transparentes ?


Avec la crise de la vache folle, l'affaire du poulet à la
dioxine constitue le deuxième cas de délinquance industrielle aux
conséquences majeures. Alors, que peut-on attendre des
distributeurs pour éviter la panique des consommateurs? "Vous ne
pouvez jamais vous prémunir contre un acte criminel. Vous pouvez
vous enfermer à double tour, mais on arrivera toujours à rentrer
par une fenêtre", répond Roland Dousse.





Faut-il imposer un étiquetage plus transparent? On sait que
l'Ordonnance sur les denrées alimentaires permet de vendre un
produit sous l'appellation "produit suisse", même lorsque celui-ci
a été importé, du moment qu'il a subi une transformation en Suisse.
"Le pays où le produit acquiert sa valeur ajoutée la plus élevée
devient le pays producteur", acquiesce Roland Dousse. "Par exemple,
pour un poulet chinois dont on découpe les ailerons en Suisse, que
l'on épice, que l'on congèle, que l'on préemballe en Suisse, la loi
nous dit que c'est un produit suisse. Mais si cela prête à
confusion, un article stipule que, dans la déclaration des additifs
et des composants, doit être ajoutée la provenance du poulet. Et si
vous lisez la composition, vous avez la mention: VIANDE DE POULET
(CHINE)".





Enfin, reste le délicat problème des produits dérivés: mayonnaise,
pâtisserie, etc. "Chez nous, des contrôles se font à l'entrée de la
marchandise. On ne vend pas de la marchandise sans contrôle
sanitaire", affirme André Mislin. "Dans le cas présent, on
cherchera la dioxine, c'est tout à fait normal. Nous avons fait
plus de mille tests et tous nos fournisseurs nous ont garanti qu'il
n'y avait pas de trace de dioxine. Nous avons les mêmes garanties
pour ce qui est des ovo-produits".





Malgré ces propos rassurants, on sait de manière certaine qu'en
tout cas 50 tonnes de viande de poulet belges sont arrivées en
Suisse et ces 50 tonnes sont bien quelque part. Quoi qu'il en soit,
il est très vraisemblable qu'en Suisse, on ait consommé des
produits contaminés. Aussi, l'Office fédéral de la santé publique
serait bien inspiré de mener l'enquête avec les distributeurs, pour
que les consommateurs concernés puissent se faire surveiller par
leur médecin. Affaire à suivre, comme on dit.