Haricots frais en hiver : effets pervers !

Haricots frais en hiver : effets pervers !

L'émission du 9 février 2010

Au coeur de l'hiver, les haricots frais disponibles en Suisse ont été récoltés au Kenya, en Egypte ou encore au Sénégal. Ils ont fait des heures d'avion ou des jours de bateau. Quel est leur poids climatique?


La production de haricots au Sénégal


Haricots frais en hiver : effets pervers ! La production de haricots au Sénégal Nous nous sommes rendus à Pout, à une
cinquantaine de kilomètres de Dakar, dans une grande exploitation
maraîchère appartenant à un propriétaire sénégalais. A neuf heures
du matin à la mi-janvier, la température est déjà de 34
degrés.





La cueillette des haricots est l'affaire des femmes. Dans chaque
champ, elles sont des dizaines à travailler, pliées en deux pour
cueillir les haricots qu'elles versent dans des casiers en
plastique. Les hommes sont peu nombreux. Ils s'occupent plutôt de
tâches de manutention ou d'organisation.





Chaque matin, des bus vont chercher les hommes et les femmes dans
leurs villages. Le travail débute à sept heures trente. Selon la
saison, il s'achève entre trois et quatre heures de
l'après-midi.





Lors de notre visite, cinq cents femmes s'activent dans les champs
de haricots. Elles peuvent être jusqu'à 800 lors des périodes de
pointe.





Dans cette exploitation de 400 hectares, on plante les premiers
semis en octobre et la récolte débute en décembre. Elle s'achève
fin avril.


Haricots frais en hiver : effets pervers ! Les haricots sont arrosés par un
système de goutte à goutte qui permet d'économiser 40% d'eau.
Celle-ci provient de la compagnie des eaux, mais aussi de forages
situés à 330 mètres de profondeur.





Dans le champ déjà, on soigne la qualité pour satisfaire un
consommateur européen exigeant. Une surveillante enlève des casiers
agricoles les haricots qui n'ont pas une belle apparence. Ils
seront vendus sur le marché intérieur.





La qualité est primordiale pour l'exportation. Ahmadou Lamine
Diallo, Directeur administratif & financier, en est conscient :
« Pour les haricots verts, la qualité c'est comme quand tu veux
acheter une maison. Quand tu veux acheter une maison, tu regardes
trois aspects : l'emplacement, l'emplacement, l'emplacement. Pour
le haricot aussi tu as trois aspects : la qualité, la qualité, la
qualité. Si tu n'as pas la qualité, tu es mort ! »





Le maïs planté dans les champs sert de coupe-vent car les fleurs
du haricot sont fragiles.





Il y a aussi plusieurs qualités de haricots. L'extra-fin pousse en
décembre et en avril. Le reste du temps, la culture est monopolisée
par le bobby, une variété plus grosse que l'on consomme aussi en
Suisse.





Les haricots sont traités avec soin. Ahmadou Lamine Diallo fait
respecter une chaîne de production : « Au moment de la cueillette,
il ne faut pas exposer le produit aux rayons solaires, mais le
mettre dans des casiers horticoles, parce que les haricots, c'est
comme les œufs, il faut bien les traiter. Ensuite, les mettre dans
un camion réfrigéré pour respecter la chaîne du froid. »





En début d'après-midi, les femmes cessent le travail et convergent
vers un camion avec leur récolte.


Haricots frais en hiver : effets pervers ! Elles sont payées à la tâche. On
pèse leur production. Les plus performantes peuvent gagner un peu
plus de vingt francs par jour, les plus lentes environ quinze
francs. Elles touchent leur paye chaque soir. Pour le Sénégal, il
s'agit d'un bon salaire. Par comparaison, en Suisse, un ouvrier
maraîcher touche environ vingt francs bruts de l'heure.





Une fois rempli de haricots, le camion et sa cargaison réfrigérée
à quatre degrés prennent le chemin du centre de conditionnement.
Celui-ci est situé à Sangalkam, sur la route du port et de
l'aéroport de Dakar. Là aussi, le travail est effectué par des
femmes. Elles sont jusqu'à 700 en haute saison.





Les haricots sont à nouveau vérifiés et conditionnés dans des
cartons de quatre kilos pour être expédiés en Europe.





En 2009, 2'000 tonnes de haricots et 1'000 tonnes de mangues sont
passés par ce centre. Si l'on y ajoute les autres produits de
l'exploitation, maïs doux, tomates cerises et concombres, on
obtient le chiffre d'affaires annuel de l'exploitation : 4 millions
et demi de francs.





On assure la traçabilité du produit. Le lopin de terre, les
produits phyto-sanitaires utilisés, la date de la récolte. On peut
tout retrouver.





En fin d'après-midi, la récolte du jour est stockée dans une
chambre froide à quatre degrés, dans l'attente de son départ pour
le port. Là encore, les haricots peu esthétiques ont été mis de
côté.


Haricots frais en hiver : effets pervers ! La qualité a un impact très net sur
les prix. Ahmadou Lamine Diallo estime qu'« Un container de
quarante pieds, avec un produit de qualité, c'est trente mille
Euros. Un produit de quarante pieds de haricots verts sans qualité,
c'est dix mille Euros ! »





On perçoit pourquoi le maraîcher respecte à la lettre un cahier
des charges draconien.





Dakar est à cinq ou six jours de bateau des ports européens. C'est
un gros avantage pour les producteurs sénégalais qui peuvent
acheminer leurs légumes et leurs fruits par ce moyen de transport
peu coûteux.





Les bateaux se dirigent vers Port Vendres, Anvers ou encore
Rotterdam.





Nous sommes allés à Rotterdam. Le plus grand port d'Europe est une
plaque tournante dans le trafic des fruits et légumes en provenance
du monde entier. La marchandise arrive pendant la nuit. Elle est
déchargée des bateaux. Puis on l'achemine par camion vers un
entrepôt géant où elle va être répartie parmi les différents
importateurs européens.





Faire voyager des produits hors-saison est une évidence pour
Jean-Marc Roch, directeur du Groupe Georges Helfer, l'un des
leaders européens de l'importation de fruits et légumes
hors-saison. « On vend de la tomate toute l'année. On vend du
haricot toute l'année. En Suisse, il ne s'en produit pas à cette
époque-là. Il se produit des légumes racines, du chou, des endives.
Or, aujourd'hui, le consommateur est friand d'une grande variété de
fruits et légumes. »





Le consommateur en veut aussi pour son argent. Alors, à l'arrivée
au dépôt de Rotterdam, un contrôle de qualité est effectué sur
chaque container. Si un chargement est en mauvais état, comme il
est hors de question de le renvoyer, il est immédiatement
photographié et le document est envoyé par e-mail au
producteur.


Haricots frais en hiver : effets pervers ! Une nouvelle négociation débute
alors, comme nous l'explique Jean-Marc Roch : « Si la marchandise
vient et qu'elle est avariée, on veut d'abord savoir pourquoi.
C'est clair qu'elle est contrôlée et qu'on va la trier. Maintenant,
il peut arriver que vous ayez trop à trier. Dans un cas comme ça,
c'est une discussion et une négociation avec le fournisseur pour
trouver le meilleur rapport économique entre les deux, de façon à
ce que tout le monde s'en sorte. »





La marchandise prend le chemin de la Suisse après avoir franchi le
contrôle de qualité.





Fruits et légumes voyagent en camion. Après quelques heures de
route, ils arrivent au dépôt de Gland. C'est la voie la plus
classique.





Mais d'autres produits voyagent par avion. Nous filmons au dépôt
vaudois lorsque l'on décharge des haricots. Evidemment, par avion,
le temps de livraison est plus court. Comme nous le dit
Pierre-Henri Bourquin





Responsable achats/ventes Helfer Suisse, il suffit de douze heures
pour relier Nairobi et ses entrepôts vaudois.





Quelques heures plus tard, ils seront dans les magasins. Cette
rapidité a un coût : l'avion coûte trois fois plus cher que le
bateau. Et puis, est-ce bien raisonnable de faire voyager des
fruits et des légumes en avion ?





Selon Pierre-Henri Bourquin, ce mode de transport se justifie. «
Les gros porteurs ont une capacité de fret de plus de vingt tonnes.
A l'aller, ils chargent nos produits d'exportation et au retour,
ils ramènent des fruits et des légumes de Thaïlande ou de je ne
sais où. »





Des légumes dont le prix bondit entre le Sénégal et la Suisse. Au
départ de l'exploitation maraîchère, le kilo est à 2 francs 20.
Dans les commerces de Suisse, il tourne autour de 8 francs. Une
fois les frais de transport et d'assurance enlevés, il reste une
marge confortable à plusieurs intermédiaires.


Energie grise: une profonde empreinte écologique


Haricots frais en hiver : effets pervers ! Energie grise: une profonde empreinte écologique La consommation de produits
agricoles hors-saison comporte trois empreintes ; celle du carbone,
de l'eau et l'empreinte économique.





La première, celle du carbone, provient du carburant consommé par
les bateaux, les avions et les camions qui transportent ces légumes
et ces fruits.





En brûlant, le carburant relâche du CO2, un gaz qui contribue à
l'effet de serre. L'observatoire bruxellois de la consommation
durable a calculé le rejet de C02 généré par le transport d'une
tonne d'aliments sur une distance d'un kilomètre. Voici le résultat
par moyen de transport :





Bateau 15 à 30 g/tonne km





Train 30 g/tonne km





Voiture 168 à 186 g/tonne km





Camion 210 à 1430 g/tonne km





Avion 570 à 1580 g/tonne km


Haricots frais en hiver : effets pervers ! Nous avons cherché à comprendre
quels produits voyageaient par avion et surtout pourquoi ?





Selon Jean-Marc Roch, Directeur Groupe Georges Helfer SA, ce mode
de transport se justifie selon la nature et la sensibilité de
certains produits. « Vous avez les herbes aromatiques qui sont un
produit délicat et qui doivent avoir un temps de voyage très court.
Vous avez également, à partir du Kenya, le haricot extra-fin, qui
est un produit qui ne supporterait pas un voyage trop long et qui
se déshydraterait et, pour cette raison, ils voyagent par avion.
Vous avez d'autres catégories qui voyagent par avion, qui peuvent
être l'ananas ou la mangue. Mais ils profitent aux consommateurs
puisque ce sont des produits qui sont beaucoup plus mûrs et prêts à
consommer qui voyagent à ce moment là par avion. »





L'observatoire bruxellois a calculé l'empreinte carbone du
transport d'un ananas du Ghana vers l'Europe. Elle est de 5 kg de
CO2 par avion, de 50 g. seulement par bateau. La différence est
énorme.





Dans l'entrepôt de Rotterdam, les produits viennent du monde
entier. On rêve, on salive, mais on ne peut s'empêcher de penser à
l'énergie grise utilisée pour les acheminer ici.





Jean-Marc Roch est conscient de ce problème. Il avoue limiter
l'empreinte grise par une bonne organisation logistique. « A notre
niveau, on essaye d'être le plus économique possible. Nous essayons
de travailler avec des transporteurs qui ont des véhicules qui sont
pleins autant à l'aller qu'au retour. Il est important de savoir
qu'un camion vide est un camion qui coûte. Donc, c'est juste pas
faisable. Pour ces raisons-là, on travaille vraiment dans une ligne
la plus directe possible. Ce qui nous amène dans cet endroit-là.
Certaines marchandises viennent ici et repartent directement chez
les clients plutôt que de venir à Gland ou à Rungis. Tous ces
transports, maintenant nous sont interdits. »


Haricots frais en hiver : effets pervers ! La deuxième empreinte, moins connue
du grand public, est celle de l'eau ; une denrée rare dans certains
pays. On a vu qu'au Sénégal, il faut aller chercher le précieux
liquide à plus de 300m. de profondeur pour fournir des légumes
frais aux consommateurs européens en hiver.





Or, il faut 70 litres d'eau pour produire une pomme, 50 litres
pour une orange et 900 litres pour un kilo de maïs.





En mangeant un légume produit en Afrique, en Asie ou en Amérique,
on consomme l'eau nécessaire à sa croissance et on contribue à
appauvrir les réserves d'eau de pays qui n'en ont pas assez.





Pour bien comprendre, nous sommes allés à l'université hollandaise
d'Enschedde rencontrer Arjen Hoekstra, directeur scientifique de
waterfootprint.org. Pour ce professeur en gestion de l'eau, l'eau
est devenue un produit globalisé. « Un pays comme la Suisse dépend
beaucoup de l'étranger pour son alimentation, mais pour d'autres
produits aussi. Cela fait que le 80% de l'empreinte de l'eau des
Suisses provient d'un pays étranger. L'eau est donc bien partie
prenante de la globalisation et les Suisses contribuent par leur
alimentation à la diminution des ressources en eau sur d'autres
continents. Ceci est valable pour la pollution aussi. En entrant
dans les magasins, on ne sait pas toujours que ce qu'on achète
vient de très loin et contribue à la diminution des ressources en
eau. »





Pour réduire l'empreinte de l'eau des fruits et légumes
hors-saison, le Professeur Hoekstra préconise de toucher au
porte-monnaie des consommateurs : « Le grand problème, c'est que
l'eau n'est jamais comprise dans les prix. On trouve pourtant dans
les magasins suisses des produits qui contiennent de l'eau d'un
pays lointain, qui ont contribué à l'appauvrissement de ses
réserves en eau. Mais personne n'en parle. Ce n'est pas sain. Il
faudrait mener une réflexion globale, augmenter le prix des
produits qui ont une forte empreinte sur les ressources en eau.
Lorsqu'il verra le prix de ces produits, le consommateur comprendra
tout de suite d'où ils viennent. »


Haricots frais en hiver : effets pervers ! Enfin, il y a l'empreinte
économique. Fruits et légumes hors-saison ne demandent pas que de
l'eau, du soleil et de la terre. Il faut de la main-d'œuvre pour
les faire pousser et les récolter.





Jean-Marc Roch voit surtout des points positifs dans les
conditions de travail des ouvriers agricoles. « On fait vivre
beaucoup de dames qui sont à la récolte du haricot ou de la tomate
cerise ou encore de l'ananas en Côte d'Ivoire. Ils s'organisent des
crèches. Il y a plein de choses qui sont organisées, de manière à
optimiser et le travail et la vie de ces personnes sur
place.»





Selon Jean-Marc Roch, les points positifs sont visibles sur place.
« On le voit. Finalement, moi je pense qu'on a quand même une
obligation de travail correct avec l'ensemble des populations et
par ce biais-là, on leur permet quand même d'avoir des projets
d'avenir. »





S'il est vrai que ces grandes exploitations traitent correctement
leurs ouvriers agricoles, elles n'offrent qu'une activité
saisonnière. Car les produits à destination de l'Europe se
cultivent en hiver seulement.





Ces ouvriers possèdent souvent une petite exploitation familiale.
Lorsque la saison d'été n'a pas été bonne, par manque de pluie,
leur situation financière devient précaire, la tentation
d'abandonner grandit.





L'exode rural est un réel problème, clairement identifié par l'ONG
britannique Oxfam. Thierno N'Diaye Directeur Oxfam Sénégal observe
ce phénomène et sa mutation. « Au départ, cet exode était
temporaire parce qu'après les récoltes, les gens venaient en ville
faire d'autres activités et retournaient avec l'avènement de la
pluie. Mais cet exode tendait à devenir définitif avec la
succession de campagnes qui n'ont pas bien marché. Ce qui fait que
des gens ont laissé complètement l'agriculture pour s'adonner à des
activités de seconde zone au niveau de la ville, avec tous les
risques qu'il y a au niveau de la ville en termes de banditisme, de
prostitution, d'insécurité. »


Haricots frais en hiver : effets pervers ! Oxfam injecte près de six millions
de francs par an dans ses programmes d'aide au Sénégal. Et voici ce
qu'elle fait pour l'agriculture.





« Il s'agit principalement de développer une superficie que nous
avons appelée SAMO, c'est à dire superficie agricole minimale
opérationnelle, de 3 à 5 hectares et qui regroupait des
exploitations familiales. A l'intérieur de cet espace, nous avons
essayé d'intégrer l'agriculture pluviale, les activités pastorales,
et il y avait au minimum un hectare attribué à la femme parce que
le projet visait à faciliter l'accès des femmes à la terre. »





Energie grise, manque d'eau, changements dans les habitudes dues
aux demandes des consommateurs européens : les légumes hors-saison
posent plein de problèmes auxquels on ne pense pas au moment de
leur achat.





Faudrait-il dès lors les bannir de son assiette ? Arjen Hoekstra
ne voit pas le boycott comme une solution: « Ce ne serait pas une
bonne idée de cesser ce genre de commerce. Le commerce en lui-même
n'est pas mauvais. Il est plutôt positif, mais sous certaines
conditions. Ce sont les conditions actuelles de ce genre de
commerce qui ne sont pas bonnes. Il n'y a pas de transparence sur
les produits. On peut ainsi commercialiser des produits dont tout
le monde ignore qu'ils ne sont pas favorables à l'environnement. Ce
qu'il faut, ce sont des règles claires et transparentes dans le
commerce global. »


Entretien avec Natasha Litzistorf, directrice d'Equiterre


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